Critiques

Le Jardin de Babel : Le monde à l’envers

Ce succès du Théâtre de l’Œil, créé en 1999, a conservé fraîcheur et pertinence grâce à l’imagination débridée qui s’y déploie, à travers les jeux de mots et le renversement des concepts.

L’absurde, assez peu utilisé en théâtre jeune public, sous-tend toute la trame de cette histoire inventée par Marie-Louise Guay, une auteure et illustratrice de renom en littérature jeunesse. Elle signe aussi la conception du décor, minimaliste mais fonctionnel, et des marionnettes, attrayantes et sympathiques. Il faut saluer le travail des marionnettistes : Anne Brulotte-Légaré, Eloi Cousineau, Estelle Richard et Pierre-Louis Renaud, qui se donnent généreusement.

Vaguement inspirée par la confusion linguistique légendaire de la tour de Babel, la fable place un petit bonhomme, Babel, de rouge vêtu et la mèche rebelle, devant des faits inhabituels et improbables. Dans son jardin, un matin, plus rien n’est comme avant : alors qu’un mouton volant et parlant broute les nuages au-dessus de sa tête, un lapin pousse là où il a semé des carottes, puis un poisson surgit de sous la terre, affirmant à sa grande surprise qu’il y a la mer sous le jardin. Déboussolé, déstabilisé, Babel tente de comprendre l’impossible, qui se démultiplie à mesure qu’apparaissent d’autres personnages.

Parmi ceux-ci, le Signor Rapini, rond comme un ballon, qui fredonne des airs d’opéra, et le drôle de roi-châtelain à barbe bleue, qui demande de l’aide pour libérer sa fille, une princesse… invisible. « Ce n’est pas la mer à boire, il faut seulement y croire », répète le poisson, phrase qui résume bien toute l’entreprise.

Les petits spectateurs, attentifs, saisissent rapidement la convention et l’acceptent. En jouant sur les mots, sur les contrastes entre réalité et imaginaire, et en misant sur des situations inusitées de plus en plus abracadabrantes, le spectacle fait mouche : il regorge de scènes cocasses qui déclenchent les éclats de rire dans la salle.

Lorsque les personnages plongent dans la mer, un habile jeu d’ombres transforme la scène en cinéma. Des airs de chansons de l’enfance, du Bon roi Dagobert au Petit Navire, accompagnent et ponctuent le récit, juxtaposés aux musiques originales de Libert Subirana. Parmi les créatures enchanteresses, l’immense éléphante, qui apparaît lorsque la princesse Charlotte se fait visible, entame une chanson très amusante sur sa peur des souris.

Au bout d’une trentaine de minutes, la salle m’a parue quelque peu agitée. Une partie du public visé, dès 3 ans, est peut-être un peu jeune pour suivre une fable qui, somme toute, se fait volubile et pleine de revirements.

Le Jardin de Babel

Texte, conception du décor et des marionnettes : Marie-Louise Guay. Mise en scène : André Laliberté. Une production du Théâtre de l’Œil, présentée à la Maison Théâtre jusqu’au 12 octobre.

 

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À propos de

Journaliste dans le domaine culturel depuis 40 ans, Raymond Bertin a collaboré à divers médias à titre de critique de livres et de théâtre (Voir, Lurelu, Collections) et a été rédacteur pour plusieurs institutions du milieu. Membre de l’équipe de rédaction de Jeu depuis 2005, il en assume la rédaction en chef depuis 2017 et a porté, au fil des ans, son intérêt sur toutes les formes de théâtre d’ici et d’ailleurs. Il œuvre également comme enseignant à la formation continue dans un collège montréalais.

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