Judith, c’est le spin-off jamais diffusé de The Walking Dead. Une sorte de série bâtarde non assumée, que l’on aurait pu garder aux archives, de peur qu’elle suscite des réflexions, des protestations, et pourquoi pas, des révoltes.
La performance de Sarah Chouinard-Poirier aurait pu n’être qu’un hommage à un pan marquant de la pop culture des années 2010. Mais son travail communautaire à Montréal, auprès des personnes qui font usage de drogues, l’a plutôt inspiré·e à donner une voix, une image et un statut à ces autres que l’on cache et dénigre. Métaphore surexploitée de la consommation de substances, la figure du zombie devient dans cette création, la rencontre parfaite entre un·e fan et un esprit militant.
Dans un bar de la rue Saint-Denis, où la déambulation n’est possible que dans un couloir très restreint, Sarah Chouinard-Poirier – devrait-on dire Judith ? – prend possession de l’espace. En fait, l’artiste ne cessera de briser le quatrième mur, présentant ses théories en tant que Sarah et les illustrant en tant que Judith. Ce qui frappe d’entrée de jeu, ce sont ses expressions faciales et sa mue de mort-vivant qui affecte aussi bien son corps que sa voix. Iel ose souvent le regard frontal, provocant et direct dans les yeux du public. Résultat ? Un petit malaise et surtout, une attention décuplée. Sur son tapis roulant, iel marche dans ce qu’il reste du monde. Premier enfant né après la pandémie, le personnage de Judith est immunisé contre le « spectre de la vie d’avant ». Mais on y reviendra.
Après cette introduction immersive à souhait, Judith redevient Sarah. Iel informe le public sur le déroulement de la performance. Ce sera léger, drôle, mais pas superficiel. Effectivement, la représentation est ponctuée de saynètes facilitatrices de rires. L’attitude baveuse et nonchalante de l’artiste y est sans doute pour beaucoup. Ces moments, bien qu’indépendants les uns des autres, sont capables de se raccorder à la même histoire. Ainsi, la narration sert à organiser le récit autour des vestiges de la fameuse série. Les sons gutturaux propres aux zombies sont régulièrement exploités, sans tomber dans l’écœurement. D’ailleurs, l’enregistrement des prouesses vocales et zombiesques du public à l’aide d’un looper offre un rendu des plus jouissifs. Il s’ajoute à l’autre trouvaille sonore bien pensée, à savoir le mash-up entre les cris de Judith et la chanson Zombie du groupe The Cranberries, bien sûr.
La performance est en effet participative, mais pas forçante. Libre à tout le monde de sauter à pieds joints dans l’univers proposé, que ce soit pour lire, joindre sa voix à l’ambiance, ou étaler du faux sang sur l’asphalte! Et les personnes présentes ne se sont pas fait prier pour prendre part à cette folie, qui en dépit d’une allure un peu décousue, est en fait parfaitement maîtrisée.
La deuxième partie s’ouvre sur une transformation en direct de notre protagoniste en zombie. Pas celui que l’on doit craindre, mais celui dont la place dans ce nouveau monde se doit d’être légitime. Le maquillage verdâtre se complète bientôt d’une robe que l’on pourrait qualifier de soirée : il est temps de libérer les « monstres ».

Sarah Chouinard-Poirier, alias Judith, mi-humaine, mi-zombie, déambule seule dans le monde « d’après » © Kinga Michalska
Parce que le zombie est avant tout un·e humain·e
Derrière cette proposition délirante et décalée se dessine un avis beaucoup plus tranché sur la manière dont sont traitées les personnes aux prises avec la consommation de substances. Sarah Chouinard-Poirier le sait très bien, puisqu’elle côtoie cette détresse de près. La société ne tend-elle pas à les exclure et les stigmatiser ? Poser la question, c’est y répondre…
En prenant pour prétexte son intérêt pour la série The Walking Dead, l’interprète s’empare de codes dominants qui veillent à discriminer certaines catégories de population ; et par extension, à renforcer les inégalités sociales. Que celle ou celui qui n’a jamais vu les zombies être utilisés pour représenter la peur de l’autre lève la main. Cette image surabondamment évoquée dans des discours politiques antidrogue est surtout une façon d’après iel de déshumaniser et d’alimenter les craintes, sans vraiment s’attaquer aux enjeux. En leur offrant la lumière et une tribune plus centrale, iel espère probablement susciter de notre part, une préoccupation, une considération et une tolérance plus présentes.
Afin que son plaidoyer ne reste pas entendu qu’entre les seuls murs du bar, la prestation se finit dehors, sur le trottoir, au vu et au su des badauds. La plupart n’auront certainement pas saisi ce qu’il se passait. Mais la curiosité aura peut-être fait son œuvre. Celle de nous faire découvrir un acte artistique original, à la fois distrayant, intelligent et conscientisateur.
Concept et performance : Sarah Chouinard-Poirier. Interprétation et performance : Gambletron et Camille Blais. Conception sonore : Gambletron. Conception des costumes : Camille Blais. Avec le soutien du Conseil des arts de Montréal. Résidence de création : LA SERRE – arts vivants. Remerciements Kinga Michalska, Emma-Kate Guimond, Alegría Gobeil, Mathieu Grenier, l’équipe et la communauté de Dopamine, la communauté de la réduction des méfaits. À l’affiche au bar Rockette, dans le cadre du OFFTA 2026, du 2 au 7 juin 2026.
Judith, c’est le spin-off jamais diffusé de The Walking Dead. Une sorte de série bâtarde non assumée, que l’on aurait pu garder aux archives, de peur qu’elle suscite des réflexions, des protestations, et pourquoi pas, des révoltes.
La performance de Sarah Chouinard-Poirier aurait pu n’être qu’un hommage à un pan marquant de la pop culture des années 2010. Mais son travail communautaire à Montréal, auprès des personnes qui font usage de drogues, l’a plutôt inspiré·e à donner une voix, une image et un statut à ces autres que l’on cache et dénigre. Métaphore surexploitée de la consommation de substances, la figure du zombie devient dans cette création, la rencontre parfaite entre un·e fan et un esprit militant.
Dans un bar de la rue Saint-Denis, où la déambulation n’est possible que dans un couloir très restreint, Sarah Chouinard-Poirier – devrait-on dire Judith ? – prend possession de l’espace. En fait, l’artiste ne cessera de briser le quatrième mur, présentant ses théories en tant que Sarah et les illustrant en tant que Judith. Ce qui frappe d’entrée de jeu, ce sont ses expressions faciales et sa mue de mort-vivant qui affecte aussi bien son corps que sa voix. Iel ose souvent le regard frontal, provocant et direct dans les yeux du public. Résultat ? Un petit malaise et surtout, une attention décuplée. Sur son tapis roulant, iel marche dans ce qu’il reste du monde. Premier enfant né après la pandémie, le personnage de Judith est immunisé contre le « spectre de la vie d’avant ». Mais on y reviendra.
Après cette introduction immersive à souhait, Judith redevient Sarah. Iel informe le public sur le déroulement de la performance. Ce sera léger, drôle, mais pas superficiel. Effectivement, la représentation est ponctuée de saynètes facilitatrices de rires. L’attitude baveuse et nonchalante de l’artiste y est sans doute pour beaucoup. Ces moments, bien qu’indépendants les uns des autres, sont capables de se raccorder à la même histoire. Ainsi, la narration sert à organiser le récit autour des vestiges de la fameuse série. Les sons gutturaux propres aux zombies sont régulièrement exploités, sans tomber dans l’écœurement. D’ailleurs, l’enregistrement des prouesses vocales et zombiesques du public à l’aide d’un looper offre un rendu des plus jouissifs. Il s’ajoute à l’autre trouvaille sonore bien pensée, à savoir le mash-up entre les cris de Judith et la chanson Zombie du groupe The Cranberries, bien sûr.
La performance est en effet participative, mais pas forçante. Libre à tout le monde de sauter à pieds joints dans l’univers proposé, que ce soit pour lire, joindre sa voix à l’ambiance, ou étaler du faux sang sur l’asphalte! Et les personnes présentes ne se sont pas fait prier pour prendre part à cette folie, qui en dépit d’une allure un peu décousue, est en fait parfaitement maîtrisée.
La deuxième partie s’ouvre sur une transformation en direct de notre protagoniste en zombie. Pas celui que l’on doit craindre, mais celui dont la place dans ce nouveau monde se doit d’être légitime. Le maquillage verdâtre se complète bientôt d’une robe que l’on pourrait qualifier de soirée : il est temps de libérer les « monstres ».
Sarah Chouinard-Poirier, alias Judith, mi-humaine, mi-zombie, déambule seule dans le monde « d’après » © Kinga Michalska
Parce que le zombie est avant tout un·e humain·e
Derrière cette proposition délirante et décalée se dessine un avis beaucoup plus tranché sur la manière dont sont traitées les personnes aux prises avec la consommation de substances. Sarah Chouinard-Poirier le sait très bien, puisqu’elle côtoie cette détresse de près. La société ne tend-elle pas à les exclure et les stigmatiser ? Poser la question, c’est y répondre…
En prenant pour prétexte son intérêt pour la série The Walking Dead, l’interprète s’empare de codes dominants qui veillent à discriminer certaines catégories de population ; et par extension, à renforcer les inégalités sociales. Que celle ou celui qui n’a jamais vu les zombies être utilisés pour représenter la peur de l’autre lève la main. Cette image surabondamment évoquée dans des discours politiques antidrogue est surtout une façon d’après iel de déshumaniser et d’alimenter les craintes, sans vraiment s’attaquer aux enjeux. En leur offrant la lumière et une tribune plus centrale, iel espère probablement susciter de notre part, une préoccupation, une considération et une tolérance plus présentes.
Afin que son plaidoyer ne reste pas entendu qu’entre les seuls murs du bar, la prestation se finit dehors, sur le trottoir, au vu et au su des badauds. La plupart n’auront certainement pas saisi ce qu’il se passait. Mais la curiosité aura peut-être fait son œuvre. Celle de nous faire découvrir un acte artistique original, à la fois distrayant, intelligent et conscientisateur.
Judith
Concept et performance : Sarah Chouinard-Poirier. Interprétation et performance : Gambletron et Camille Blais. Conception sonore : Gambletron. Conception des costumes : Camille Blais. Avec le soutien du Conseil des arts de Montréal. Résidence de création : LA SERRE – arts vivants. Remerciements Kinga Michalska, Emma-Kate Guimond, Alegría Gobeil, Mathieu Grenier, l’équipe et la communauté de Dopamine, la communauté de la réduction des méfaits. À l’affiche au bar Rockette, dans le cadre du OFFTA 2026, du 2 au 7 juin 2026.