Par Enzo Giacomazzi et Marie Labrecque
Par-delà les ruptures
« Il est de plus en plus étrange que la crise, devenant une réalité de plus en plus intuitivement évidente, un terme de plus en plus multiplement employé, demeure un mot aussi grossier et creux ; qu’au lieu d’éveiller, il contribue à endormir[1]. »
Toutes les aventures collectives connaissent des perturbations et des incertitudes. Jeu n’y échappe pas. En 50 ans d’existence, nous ne comptons plus le nombre de fois où le devenir de la revue fut menacé et, soyons lucides, cela arrivera encore. Il était donc tout naturel qu’après les origines et les battements, nous souhaitions interroger les crises, pour les penser non pas comme des accidents isolés, mais bien comme des moments de rupture, de bascule et de reconfiguration qui traversent à la fois la société et les pratiques artistiques.
Dans nos échanges, la pensée complexe d’Edgar Morin s’est imposée comme le fil conducteur de notre dossier, et plus particulièrement son approche du concept de crisologie. Animé par le désir « d’éclairer le concept de crise », le sociologue et philosophe établit une grille d’analyse à plusieurs niveaux : structurel, d’abord, en s’intéressant aux régulations qui s’effondrent et aux contradictions préexistantes au moment de la rupture ; dynamique, ensuite, en observant les aléas et les solutions apportées qui peuvent malgré elles amplifier la crise ; de repositionnement, enfin, en prêtant attention aux bifurcations nouvelles que permettent les perturbations et l’incertitude vécue par ceux et celles qui sont touché·es par le fracas.
Jamais n’avons-nous envisagé que ce troisième numéro anniversaire paraîtrait quelques mois après la disparition[2] de celui qui nous a permis d’établir la structure de ce dossier. Car oui, pour Morin, la crise stimule « les processus inventifs et créateurs », tout en créant « les conditions nouvelles pour l’action ».
Le théâtre peut, à bien des égards, être perçu comme une crisologie vivante : il révèle les contradictions de nos sociétés, il met en scène l’incertitude et l’imprévisible, il permet d’observer et de réfléchir le monde différemment, et il résiste à toute tentative de clôture ou de réponse unique. En ce sens, et pour poursuivre les réflexions de Morin, ce dossier tente de mettre en lumière la pensée complexe qui anime les scènes et les menaces qui pèsent sur elles dès lors que nous vivons dans un monde en recherche de réponses simples.
Une crise n’est pas une parenthèse, mais bien une dimension constitutive de la réalité. Chacune des contributions témoigne, prend acte, conteste, poétise nos (in)actions, mais surtout, les textes appellent au ralliement sincère, avec nos différences et nos désaccords. Certaines voix interviennent pour la première fois, tandis que d’autres (re)viennent avec l’espoir que nous pouvons encore faire mieux, ensemble.
En définitive, c’est bien de cela qu’il s’agit : penser la crise comme une bifurcation de nos façons d’être collectivement, comme un déplacement de nos regards, comme un changement de route, souhaité ou non, mais qui nous permet de découvrir de nouveaux paysages. Achevant ce dossier, une conviction nous anime : nous croyons à la possibilité de nous réunir.
LE DOSSIER EN CRISES DANS LA REVUE :
Infléchir le cours de l’histoire | Sarah-Louise Pelletier-Morin
La crise | Pallina Michelot*
Atisokaci/Raconte-moi | Véronique Basile-Hébert et Eang-Nay Theam
Crises d’adolescence | Caroline Coicou Mangerel
Transer le théâtre : une réponse à la crise du système sexe/genre | Matéo Pineault
Double vie | Mateusz West
Les féminicides ne sont pas une crise | Anne-Marie Cousineau
Le silence est d’or au cœur du cyclone | Rosalie Chartier-Lacombe
L’utopie de la communauté | Thomas Duret
Les ressacs s’empilent et forment des gratte-ciels | Annick Lefebvre




