Né en 2014 au Théâtre Fairmount avec un simple battle de Popping, JOAT célèbre aujourd’hui plus de dix ans d’existence. Devenu un rendez-vous majeur à la Place des Arts, le festival attire désormais plus de 50 000 festivalier·ère·s et artistes internationaux. Handy Yacinthe, son fondateur, nous partage l’évolution du festival, son influence sur la scène montréalaise, ainsi que les défis de transmission, de reconnaissance institutionnelle et de préservation de cette culture.
JOAT a maintenant plus de 10 ans. Comment le festival a-t-il évolué depuis sa création, et quel héritage souhaitez-vous laisser pour les prochaines décennies?
JOAT a débuté en 2014 comme un événement voulant repousser les limites du Popping, avec une approche ludique du battle intégrant contraintes et défis de styles. Dès 2016, un premier festival multidisciplinaire voit le jour, mêlant la danse à d’autres pratiques comme l’exposition d’art et le beatmaking — une façon de se démarquer des événements traditionnels de street dance. Le grand tournant survient en 2022 avec la coproduction de Danse Danse et le soutien de la Place des Arts, moment où le Hip Hop, le Breaking et le Krump s’ajoutent à la programmation. Parti du Cabaret du Mile End (aujourd’hui le Théâtre Fairmount) devant 300 personnes, avec un battle, des classes de maître et un after-party, JOAT est devenu le plus grand festival de street dance des Amériques, avec 42 activités à sa dernière édition et des festivalier·ère·s venu·e·s du monde entier sur l’Esplanade de la Place des Arts.
Le legs de JOAT, je le vois d’abord comme une transmission intergénérationnelle — de souvenirs et de moments qui s’inscrivent dans la mémoire collective, comme certains événements l’ont fait dans ma propre histoire avec la danse. Cette mémoire dépasse les frontières : l’an dernier, une célébrité du street dance revenue à JOAT m’a confié que sa participation au festival en 2018 avait changé son parcours, la preuve qu’un moment vécu à Montréal peut marquer la trajectoire d’un artiste pendant des années. À l’échelle québécoise, j’aimerais que le street dance occupe une place durable dans l’imaginaire collectif, au même titre que d’autres expressions qui font partie de notre identité, comme l’humour, et qu’il soit reconnu comme une composante de notre patrimoine culturel vivant.

Le streetdance a gagné une place croissante sur les scènes institutionnelles. Selon vous, comment JOAT parvient-il à concilier cette reconnaissance institutionnelle tout en restant fidèle à ses racines?
Je souhaite proposer une réflexion en retour : si le street dance est reconnu, pourquoi deviendrait-il soudainement à risque d’infidélité identitaire ? Cette question ne se pose pas pour d’autres pratiques artistiques comme la danse contemporaine, la musique classique ou le ballet — ou du moins pour celles subventionnées depuis longtemps. La poser au street dance insinue, entre les lignes, que nous n’avons pas vraiment notre place.
La reconnaissance institutionnelle s’est faite en continuant simplement à vivre cette culture de rue, par le nombre et par la communauté, en laissant le milieu institutionnel découvrir ce qui existait déjà. Nous avons connu de grands événements bien avant cette attention : Bust A Move, qui remplissait la Tohu de 2005 à 2015, ou une qualification nord-américaine de Battle of the Year à Montréal en 2002. Selon moi, c’est l’authenticité du street dance, sa virtuosité indéniable et son enracinement même qui nous ont menés à cette reconnaissance.
Quelle place a pris le streetdance à Montréal, et/ou au Québec, depuis la création du festival ?
Je crois que la place qu’occupe aujourd’hui le street dance à Montréal et au Québec est avant tout le résultat d’un travail collectif, et JOAT n’en est pas la raison principale. Le festival est plutôt devenu le point culminant, l’apogée d’un effort porté par une communauté beaucoup plus large : mentor·e·s, danseur·euse·s, DJ, compagnies et collectifs, ainsi que des espaces qui nous ont permis de nous entraîner, comme Urban-Element Zone ou le Centre communautaire de Côte-des-Neiges pour les ancien·ne·s.
Ce qui me semble particulièrement important, c’est que le street dance ne se limite pas à la danse : plusieurs artistes issu·e·s de cette culture se sont aventuré·e·s dans la photographie, la vidéo, la mode ou la création de bijoux, amenant leur sensibilité dans d’autres formes de création — une logique de « for us by us » qui élargit l’écosystème. JOAT s’inscrit dans cette histoire collective : il rassemble et met en lumière un travail déjà fait sur le terrain, sans en être l’origine.
Montréal est reconnue pour sa scène streetdance. En quoi JOAT contribue-t-il à renforcer ce rayonnement, et quels sont les défis pour maintenir cette dynamique face à la gentrification ou à la commercialisation de l’art dit « urbain » ?
Récemment, lors de mon passage à Summer Dance Forever à Amsterdam, plusieurs artistes et acteur·rice·s de la scène m’ont exprimé leur intérêt à venir à JOAT dans les prochaines années — un exemple concret de la façon dont Montréal s’inscrit désormais dans les circuits internationaux du street dance.
Concernant la commercialisation et la gentrification, je fais une distinction : la commercialisation n’est pas un risque en soi, elle peut permettre aux artistes de générer des revenus et de gagner en autonomie. Le véritable enjeu survient lorsque le développement se fait au détriment de la communauté qui a créé cette culture, qui est alors décontextualisée et transformée en produit dénaturé. C’est d’ailleurs pour cette raison que le terme même « d’art urbain », une appellation gentrifiée désignant à l’origine les arts folkloriques noirs américains, pose problème : il faut que des membres du street dance soient présent·e·s dans l’organisation, la programmation et les espaces décisionnels.
C’est finalement une sorte de corde raide : le grand déploiement de JOAT signifie plus de visibilité et d’opportunités pour le street dance, mais vient avec une responsabilité grandissante, celle de rester connecté à ce qui l’a fait naître.

Quels sont, selon vous, les prochains défis pour le streetdance autant ici qu’à l’international ?
Il y a un défi d’héritage à préserver. Plus le temps avance, plus les créateur·rice·s et les premières générations de chaque style vieillissent — le créateur du Campbellocking, Don Campbell, est d’ailleurs décédé en 2020 — et avec eux risque de disparaître une partie de la mémoire vivante de ces cultures, qui repose énormément sur une transmission de mentor à mentoré, non institutionnalisée.
Préserver ne veut toutefois pas dire figer : ces danses doivent continuer d’évoluer avec les nouvelles générations, mais avec une compréhension de ce qui existait avant, de leur essence et de leur pourquoi. Il faudra donc trouver des façons de mieux documenter, transmettre et valoriser cette mémoire.



