©Agathe Poupeney
Critiques

Lumières, lumières, lumières : le temps qu’il fait

Un texte sublime, une mise en scène au diapason et des comédiennes issues de la plus grande tradition française. Lumières, lumières, lumières lance la saison théâtrale à Montréal de la plus éclatante façon.

Créé en 2014 à Espace GO, le texte d’Evelyne de la Chenelière mis en scène par Denis Marleau revêtait déjà des habits somptueux. Marleau, comme Florent Siaud cette fois à la salle Fred-Barry, se mettait totalement au service d’une écriture d’une grande beauté, inspirée, faut-il le rappeler, par la plume de Virginia Woolf et de son chef-d’œuvre, Vers le phare. Le « flux de conscience », un style qu’on associe aussi à Proust et à Joyce, qui fait défiler la pensée enfouie des personnages, reste tendance en littérature et, de ce fait, utile pour fouiller l’âme humaine et le temps qu’il fait, hier, comme aujourd’hui, puisque la guerre, la vanité masculine et les préjugés face aux femmes n’ont guère changé en un siècle. Ces thèmes sont exposés en filigrane dans les quelques dialogues et les nombreux monologues intérieurs de la pièce.

Le duo sur scène, Lily Briscoe et Mme Ramsay, apparaît comme formant les deux côtés d’une même médaille. Le discours de la première, peintre au caractère indépendant, fusionne peu à peu avec celui de la deuxième, femme attachée aux rôle traditionnel de mère de famille au foyer. Bien que leurs façons de vivre dans cette société victorienne s’opposent, elles se rejoignent dans leur appréciation de l’omnipuissance des hommes, de la politique et de leur importance, somme toute, bien relative. Les deux en viennent d’ailleurs à la même confession: « Dieu merci, personne ne peut vraiment savoir ce que je pense, personne ne peut voir l’intérieur de mon esprit. ». Si elles font vœu de silence, elles n’en pensent pas moins, en toute sororité.

Florence Viala et Aymeline Alix dans Lumières, lumières, lumières, mis en scène par Florent Siaud. ©Agathe Poupeney

Du roman à la scène

Le sous-texte, autant du roman que de la pièce, s’articule autour du refus obstiné de M. Ramsay – personnage évoqué, mais jamais présent – à faire la promenade maintes fois promise au phare et tant rêvée par son fils cadet, James. Sa raison: le mauvais temps, même si l’on peut facilement y lire la mauvaise foi et le mauvais caractère de cet homme vaniteux. Il s’accroche à un pouvoir de maître de la maisonnée, qui était déjà en train de s’étioler au début du siècle dernier. Et qui n’en finit plus de résister tant bien que mal de nos jours, pourrait-on ajouter.

Ce thème porte donc toujours à réflexion de nos jours. La mise en scène de Florent Siaud, toute en finesse et subtilités, le souligne à plusieurs moments. Le plus québécois des metteurs en scène français appose de petites touches sensibles durant la représentation pour évoquer, ici, un désespoir existentialiste bien woolfien, et là, une résilience féminine vouée à la poursuite du monde. L’humour disséminé dans le texte ressort aussi dans cette version moins statique que la précédente. Siaud démontre que l’on peut ainsi garder la lettre et l’esprit d’un texte profond et émouvant, qui n’a pas changé entre 2014 et 2026, foi d’Evelyne de la Chenelière, en le proposant simplement de façon différente.

Florence Viala et Aymeline Alix dans Lumières, lumières, lumières, mis en scène par Florent Siaud. ©Agathe Poupeney

L’utilisation de la vidéo change également. Aux omniprésentes belles images aquatiques de Stéphanie Jasmin il y a 12 ans, on leur substitue de gros plans de Mme Ramsay floutés par un rideau doré qui sert le propos de diverses manières au fil de ce spectacle court, mais luxuriant, d’une heure. Ainsi, le décor s’avère cette fois plus chaleureux que le métal utilisé dans la première version. Un piano en état de décomposition avancée au centre de la scène dénote, toutefois, le piètre état du monde dans lequel surnagent les deux femmes bien campées par les artistes de la Comédie-Française, Florence Viala et Aymeline Alix, toutes deux vêtues de belles robes victoriennes tout en blanc. Leur interprétation juste et précise passe autant dans le corps que dans la voix lors des quelques dialogues et encore plus de monologues intérieurs du texte. Autre touche subtile et présente dans les deux versions de la pièce : la coiffure de style woolfienne de Lily Briscoe. 

Déjà un classique

On peut conclure qu’en une douzaine d’années à peine, le public québécois aura eu la chance d’assister à deux excellentes, quoique fort différentes, mises en scène d’un texte magnifique, et nous irons jusqu’à dire, un classique de la dramaturgie québécoise. La pièce, cette fois séparée en trois temps — le présent, le futur antérieur et le conditionnel — correspond à l’ambiance délétère de notre époque, mais suggérant un je-ne-sais-quoi d’espoir diffus, entretenu par le roc résolu de la volonté et du courage des femmes.

Derrière le rideau de chaînes dorées, une main tend vers la lumière — comme cette promenade au phare sans cesse repoussée, jamais atteinte. Florence Viala et Aymeline Alix dans Lumières, lumières, lumières, mis en scène par Florent Siaud. ©Agathe Poupeney

Evelyne de la Chenelière saisit très bien la pensée en mouvement de Virginia Woolf avec tout ce qu’elle traîne de contradictions et d’ambiguïtés, parfois les plus infimes et/ou intimes. Dans Vers le phare, par exemple, l’écrivaine anglaise n’écrit-elle pas « le tour le plus léger de la roue des sensations a la faculté de cristalliser, de transpercer et de fixer le moment sur lequel il a posé son ombre ou sa lumière ». La dramaturge québécoise transpose élégamment cette réflexion dans son texte. Si l’on repense à plusieurs de ses pièces, d’ailleurs, l’on peut même se demander si Woolf n’aurait pas été souvent « à ses côtés » pour inspirer une écriture si juste et pertinente, au diapason des doutes que suscite la condition humaine avec un éclairage franc, sans pudeur futile.

Et qui sait: « Peut-être fera-t-il beau demain » ?

Lumières, lumières, lumières

Texte: Evelyne de la Chenelière, librement inspiré de Vers le phare de Virginia Woolf. Mise en scène: Florent Siaud. Assistance à la mise en scène: Natalie van Parys et Mélodie Lupien. Scénographie: Romain Fabre. Costumes: Jean-Daniel Vuillermoz. Lumières: Nicolas Descóteaux. Conception sonore: Vincent Legault. Spatialisation sonore: Maxime Gamache. Vidéo: Éric Maniengui. Direction de production pour la tournée: Mélodie Lupien. Direction technique: Antoine Breton. Avec: Florence Viala et Aymeline Alix. Une coproduction de la Comédie-Française et des Songes turbulents présentée à la salle Fred-Barry du 2 au 19 septembre, au Domaine Cataraqui de Québec en lecture publique le 7 septembre, au Théâtre de la ville de Longueuil le 22 septembre, au Théâtre le Trillium d’Ottawa du 24 au 26 septembre, à Saint-Mathieu du Parc en lecture publique le 27 septembre, au Centre des arts de Baie-Comeau le 30 septembre, au Théâtre du Bic de Rimouski le 3 octobre, au Théâtre La Rubrique de Saguenay le 7 octobre et au Théâtre La Seizième de Vancouver du 14 au 18 octobre 2026. Le spectacle a été créé au Studio-Théâtre de la Comédie-Française à Paris en mai 2026.

Mario Cloutier

Mario Cloutier

En 35 ans de journalisme, Mario Cloutier a œuvré à Radio-Canada, au Devoir et à La Presse. Il collabore avec la revue Jeu depuis 2019 comme membre de la rédaction, chef de pupitre et rédacteur en chef (jusqu’en 2025). Il est membre des conseils d’administration des revues Séquences et Les écrits, ainsi que de l’Association des journalistes indépendants du Québec.

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