C’est à Guylaine Tremblay que l’on doit la reprise chez Duceppe de la célèbre pièce de Serge Boucher, 24 poses (portraits), créée en 1999 au Théâtre d’Aujourd’hui. La comédienne, qui, dans cette famille québécoise typique, incarnait alors la fille Carole, endosse aujourd’hui le personnage de la mère, Claire, bruyante, bavarde, généreuse et portant sa famille à bout de bras depuis toujours.
Serge Boucher est indéniablement un maître dans l’art de capturer l’essence du small talk. Tout y passe, de l’itinéraire en voiture aux faits divers et à la météo, ponctué de blagues éculées et d’anecdotes familiales racontées mille fois et qui créent une mythologie commune. Dans ce jardin à la pelouse impeccable (un sujet de la plus haute importance) où l’on s’est rassemblé à l’occasion d’un anniversaire, on mange, on boit, on rit, on s’asticote, on se coupe la parole, et on cancane et médit de bon coeur quand les autres ont le dos tourné. Alors que chacun s’affaire à couper court à toute tentative d’aborder un sujet personnel ou d’exprimer une émotion, la famille sanglote en choeur devant la télé en apprenant la mort d’une célébrité. Bref, il ne se passe rien, ou presque, à l’exception du drame final; on sent ici l’influence tchékhovienne, même si Boucher s’est inspiré de sa propre famille.

L’art de ne rien dire
Outre la fascination que peut causer cette capacité des personnages à parler pour ne rien dire avec une farouche détermination, l’intérêt de la pièce réside dans ce qui affleure sous la surface et qui met malheureusement un peu trop de temps à s’installer : la précarité financière, l’alcoolisme rampant, la dépression, les problèmes de santé, toutes choses qui ne se partagent qu’à demi-mot ou pas du tout.
La mise en scène d’Édith Patenaude met en évidence d’une manière efficace quoique peu subtile cette détresse solitaire, qui s’exprime loin des regards, cachée dans la cuisine ou la salle de bain. Ainsi, les scènes dans le jardin sont entrecoupées d’instantanés à l’intérieur de la maison, recréé dans des boîtes qui évoquent à la fois l’obturateur et le film d’un appareil photo (une belle scénographie d’Anne-Sara Gendron). Ces moments sans paroles sont une parenthèse bienvenue dans le jacassage infernal, mais on aurait souhaité que le texte suffise. La metteuse en scène propose également quelques arrêts sur image (un peu mal rodés) qui contrecarrent l’hyperréalisme du texte et suggèrent que tout n’est pas pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Il faut saluer le talent des comédiennes et comédiens, au sommet de leur art. Aux côtés de Guylaine Tremblay, qui déploie une énergie communicative, Martin Drainville incarne un patriarche qui parle peu, mais est sujet aux montées de lait. Marc Beaupré est particulièrement convaincant dans le rôle du fils aîné Richard, qui enfile les bières, refuse de se laisser vaincre au jeu de poche et porte plus d’intérêt à sa tondeuse qu’à ses invité.es. Benoît Maufette est juste assez malaisant dans le rôle du beau-frère un peu lourd; Frédéric Blanchette offre un mélange crédible de dignité, de déphasage et de désespoir en mononcle désargenté qui vit chez son neveu; tandis que Myriam Fournier est une belle-sœur nerveuse, inquiète de manquer les rabais de la semaine; Émilie Bibeau, une fille habituée à esquiver les piques de sa mère comme les sujets difficiles; et Gabriel Favreau, un fils qui se sent peu d’affinités avec tout ce monde, mais s’efforce de paraître content – même si sa famille le maintient à moitié dans le placard (il y a tout de même des petits relents des années 1990 dans cette histoire).

Une chose est sûre : dans cette famille maladroite où les banalités remplissent tous les vides, l’amour est bien présent, même si on est trop gêné pour parler des vraies affaires et juste assez aveugle pour ne pas voir le malheur des autres.
24 poses (portrait)
Texte : Serge Boucher. Mise en scène : Édith Patenaude. Interprétation : Émilie Bibeau, Marc Beaupré, Frédéric Blanchette, Martin Drainville, Gabriel Favreau, Myriam Fournier, Benoit Mauffette, Guylaine Tremblay. Assistance à la m.e.s.: Adèle Saint-Amand. Scénographie : Anne-Sara Gendron. Costumes : Cynthia St-Gelais. Éclairages : Paul Chambers. Musique : Laurie Torres. Accessoires : Angela Rassenti. Maquillage et coiffure : Sylvie Rolland Provost. Une production Théâtre Jean Duceppe, présentée jusqu’au 4 octobre 2026.



