Christian (Justin Simon) et Cyrano (Benoît McGinnis) ©Danny Taillon
Critiques

Cyrano  au Rideau Vert: Passer le flambeau, porter le nez

Benoît McGinnis apparaît sur scène, assis dans la pénombre. Un nez protubérant lui défigure le visage. Pendant ce temps, les spectateurs de cette électrique soirée de première prennent place. On demande le silence. Puis la troupe s’avance vers l’avant-scène du Rideau Vert et la glace est brisée. Bien sûr, cette entrée en matière est consciente de son poids symbolique. Cyrano est le premier spectacle de la saison 2026-2027 du Théâtre du Rideau Vert, et aussi une passation de flambeau vers Benoît McGinnis. Au Rideau Vert, les règnes — Brind’Amour, puis Filiatrault — sont longs, les transmissions presque dynastiques. La barre est haute.

Le texte d’Edmond Rostand est sublime, athlétique. Les alexandrins exigent du souffle, de l’excellence, et ceux qui tendent l’oreille sont récompensés par la profondeur de ses méditations sur l’amour, la vraie nature du cœur, les batailles de l’âme. Il faut mordre dans chaque mot. Propulser chaque syllabe. Les faire claquer plus fort que les talons des acteurs qui frappent le sol.

Benoît McGinnis dans Cyrano : derrière le panache, la peur d’être vu. ©Danny Taillon

On connaît bien l’histoire. On l’a peut-être lue dans nos classiques; Cyrano s’est incarné à l’écran sous les traits de Gérard Depardieu ou, dans une version beaucoup plus décalée, de Steve Martin. Benoît McGinnis et ses compères, dirigés de main de maître par René Richard Cyr, nous éblouissent dans une prestation d’une heure cinquante bien tassée et réglée comme du papier à musique. C’est prestigieux.

Ce qui frappe dans ce spectacle, c’est une volonté manifeste de préserver quelque chose de plus insaisissable : l’esprit du Rideau Vert. Une institution qui, à travers les tempêtes et les triomphes, a toujours eu à cœur de rejoindre tous les publics. D’où le grand défi de McGinnis et de sa troupe : faire du théâtre populaire sans l’abêtir; accessible sans être simpliste; rassembleur sans devenir tribal. Mais quoi de mieux, pour ouvrir ce nouveau chapitre, qu’un texte qui est lui-même un monument de théâtre populaire ?

Zoé Ntumba, Madani Tall, Victor Andres Trelles Turgeon, Mathis Ducas et Ismaïl Zourhlal penchés sur Benoît McGinnis : tout un chœur suspendu à la plume de Cyrano. ©Danny Taillon

Mordre dans les mots

Benoît McGinnis, un acteur qui déçoit rarement (sans toutefois aller trop loin dans les zones d’ombre ou les ambitions carriéristes) repousse ici ses propres limites. C’est une prodigieuse transmutation qu’il nous offre. Certes, la prothèse qu’il porte au visage le rend méconnaissable, mais l’appropriation de la fragilité et du verbe si exquis de Cyrano est son véritable tour de force. Le personnage qu’on découvre est à la fois flamboyant et profondément vulnérable : un homme capable de conquérir une salle entière par son esprit, mais incapable de croire qu’une femme puisse l’aimer, lui, vraiment. Il récolte les fruits de son labeur. Un coureur de fond au sommet de son art.

Cyrano possède les mots. Christian possède le visage. Et l’homme dont Roxane tombe amoureuse est, en quelque sorte, un personnage composite : le visage de l’un, la voix de l’autre. C’est toute la beauté, mais aussi toute l’ambiguïté, du dispositif imaginé par Edmond Rostand.

Face au comte de Guiche (Alexis Martin), une Roxane (Charlotte Aubin) qui ne se laisse pas courtiser par n’importe quels mots. ©Danny Taillon

Alexis Martin est rigoureux — jusqu’à une certaine caricature — dans le rôle du comte de Guiche, adversaire de Cyrano. Charlotte Aubin apporte à Roxane une rafraîchissante candeur, jouant avec précision cette femme à la fois guerrière et amoureuse de l’amour, mais aussi des mots. Justin Simon donne à Christian une présence plus effacée, nécessaire à ce jeu de miroirs. Les autres personnages forment souvent un chœur autour du trio central, dans une scénographie sobre et aérée de Marie-Eve Fortier, qui laisse toute la place aux corps, aux voix et surtout au texte.

Rostand écrit Cyrano en 1897. Pourtant, dans cette nouvelle version dépouillée mise en scène par René Richard Cyr, la pièce semble poser les bases d’une conversation inattendue avec notre époque. Un constat s’impose : le monde numérique fonctionne souvent de la même manière que cette pièce tissée de simulacres, de discours empruntés à autrui. Nous fabriquons des identités à partir de photographies retouchées, de filtres, de textes optimisés par l’IA. Par ricochet, nous présentons aux autres une version de nous-mêmes qui est parfois plus construite que vécue.

Un rideau rouge au Rideau Vert : Cyrano célèbre le théâtre lui-même. ©Danny Taillon

Roxane tombe amoureuse d’une construction. Elle croit aimer Christian alors qu’elle aime aussi — et peut-être surtout — une voix qui n’est pas la sienne à lui. Elle est flouée, bien malgré elle, par la peur d’un autre d’être réellement vu (ou lu). La question posée par Rostand résonne donc étrangement aujourd’hui : peut-on aimer quelqu’un à travers une identité fabriquée ? Et qui est l’humain (ou la machine ?) derrière tous ces mots ?

Des questions qui, on le voit désormais chaque semaine, préoccupent autant les élites que le grand public. Et c’est bien là, en réunissant les alexandrins et l’air du temps, que le duo Cyr-McGinnis a réussi son premier pari. Chapeau bas.

Cyrano

D’après Edmond Rostand. Adaptation et mise en scène: René Richard Cyr. Avec Charlotte Aubin, Mathis Ducas, Alexis Martin, Benoît McGinnis, Mireille Naggar, Zoé Ntumba, Justin Simon, Madani Tall, Victor Andres Trelles Turgeon, Ismaïl Zourhlal. Jusqu’au 18 octobre au Théâtre du Rideau Vert.
Sylvie St-Jacques

Sylvie St-Jacques

Journaliste depuis 25 ans, Sylvie St-Jacques a été chroniqueuse de théâtre à La Presse (2006-2012) et a écrit sur la vie culturelle d’ici et d’ailleurs dans plusieurs médias canadiens. Depuis 2018, elle poursuit des recherches doctorales en études du développement global à l’Université Queen’s en Ontario.

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