Félix Emmanuel et Zoé Girard ont fondé le Théâtre du Portage dès leur rencontre au cégep de Sainte-Thérèse. La pandémie et quelques pièces plus intimes plus tard, il et elle poursuivent leur démarche fondée sur l’utilisation du masque. Le bonheur de chacun est une adaptation du roman L’écume des jours de Boris Vian.
Après Sainte-Thérèse, vous avez débuté dans le métier en pleine pandémie. Est-ce que cela a été déterminant dans le fait de créer votre compagnie ?
Le Théâtre du Portage a été fondé en 2016 alors que nous étions encore à l’école de théâtre. Johane Benoit nous enseignait le jeu masqué à partir de masques balinais et italiens (commedia dell’arte). Nous avons été séduits par le médium et nous avons eu envie de créer des masques qui nous représentent : une tradition masquée québécoise. Avec l’aide de Marie Muyard, les onze interprètes de la compagnie ont conçu un masque issu de son imaginaire. À partir de ces personnages récurrents, nous avons monté plusieurs spectacles extérieurs de courtes formes. La pandémie a été une embûche, mais elle nous a surtout permis de nous exercer à notre art. Nous avons créé des spectacles de quartiers dont la forme était propice au contexte pandémique. Notamment, Juste une fois et Projet voisin, joués à même les appartements et les ruelles de Villeray. Aujourd’hui, nous nous consacrons entièrement aux salles.
Grâce à des artistes tels que vous, ou tels que le duo Étienne Lou/Gabriel-Antoine Roy, le masque reprend ses droits sur scène. Qu’est-ce que son utilisation vous permet comme créateurs ?
Dès les premiers instants d’un spectacle, porter un masque force le public à accepter une convention: les objets inanimés qu’on se met au visage sont bel et bien vivants. Le masque impose donc une forte théâtralité et brise les codes du réalisme. Une brèche s’ouvre dans l’imaginaire du spectateur et cet état d’esprit nous accorde toutes sortes de permissions: des exagérations, un humour décalé, des moments de grande violence, des lazzi interminables — moments d’improvisation physiques qui s’allongent ou s’écourtent selon les réactions du public. Aujourd’hui, le cinéma ou la télévision sont maîtres dans la tâche d’imiter le réel. Le jeu masqué, quant à lui, va dans la direction inverse et on adore ça. Ce médium nous reconnecte aux racines mêmes de l’art vivant: l’improvisation, l’illusion, la magie et le rituel.

Sur le site du spectacle, Zoé dit vouloir « partir des clichés pour leur donner une profondeur et une intériorité plus complexes ». Comment y arrive-t-on concrètement dans Le bonheur de chacun ?
Au Théâtre du Portage, le personnage est au cœur de la création. Nos personnages naissent d’abord d’une figure archétypale et immédiatement reconnaissable: le méchant, l’amoureux, le savant… Nous utilisons les terrains communs qui résonnent dans l’imaginaire collectif. Puis, en explorant leurs failles, leurs passions et leur passé, nous faisons émerger leur humanité. Nous déjouons du même coup les a priori et les facilités. Le cliché se complexifie et s’approfondit. Il devient tangible et parfois même touchant. Dans Le bonheur de chacun, nous avons transposé cette démarche aux personnages de L’écume des jours. Mangemanche incarne ici la figure du méchant, Colin celle de l’amoureux et ainsi de suite. Nous avons approfondi chacun d’entre eux, tantôt en préservant l’essence du personnage original, tantôt en prenant des libertés pour l’ancrer dans notre époque.
Le roman de Boris Vian a fait l’objet d’adaptations sur scène et au grand écran. L’auteur y oppose les thèmes de l’amour absolu et du travail aliénant. Est-ce que cette dichotomie trouve écho dans votre pièce ?
Cette dichotomie est au cœur de notre libre adaptation. Nous croyons qu’une grande force de L’écume des jours réside dans la capacité de Vian à faire coexister ce qui s’oppose dans la société de son époque avec humour et poésie. Bien que nous prenions toutes sortes de libertés par rapport au roman, nous croyons conserver les oppositions qui sont essentielles: l’amour qui côtoie la violence, l’humour qui adoucit le tragique, la jeunesse face à la dureté du monde adulte et la nature humaine étouffée par une société-machine.
La mort est aussi très présente dans le roman. Est-ce que cette écriture métaphorique, voire poétique, qui effleure le tragique, se marie bien avec l’utilisation du masque ?
Absolument ! Pour donner vie à un masque, les émotions de l’interprète doivent circuler dans tout le corps, jusqu’au bout des doigts. Le jeu est magnifié. Les personnages sont poussés jusque dans les derniers retranchements de leur humanité. L’un n’est pas vieux, il est mourant. L’autre n’est pas timide, il est écrasé par le regard des autres. Un troisième n’aime pas simplement, il vit pour l’amour. Dans le jeu masqué, tout est question de vie ou de mort. La magie s’opère et nous renvoie à une part profonde de notre propre humanité. Elle force l’introspection jusqu’à l’autodérision. Le masque est poétique et tragique. Il est tout à fait propice à la satire et à l’absurde. Toutes ces dimensions sont bien présentes dans l’écriture de Vian.



