La BD-concert Shangri-La, adaptée du livre de Mathieu Bablet, s’est arrêtée à Québec avant ses représentations à Rouyn-Noranda. Une expérience multidisciplinaire inusitée, où les rythmes et les idées nous percutent comme des météores dans un dispositif immersif.
Dès l’ascenseur menant au 5e étage du Diamant, le ton est donné : « N’oubliez pas que pour être heureux, il faut Aimer, Jeter, Acheter, et restez à l’affût des animoïdes qui pourraient s’infiltrer parmi nous. »
Le cube noir du Studio Lepage-Beaulieu est occupé par le collectif français Or Normes, qui travaille à la jonction du spectacle et du numérique. Le public se tient debout, entouré de quatre écrans de projection. Un trio musical (batterie, guitare, claviers) et un poste de contrôle sont répartis sur la passerelle qui surplombe l’espace scénique.
Lorsque les images de la BD apparaissent, sur les quatre écrans à la fois ou deux par deux, on décolle pour une station spatiale où les derniers survivants de l’humanité vivent en exil. Ils y sont avilis par une société totalitaire digne de 1984, dans laquelle les médias, le marketing et le consumérisme aliènent la population pour la garder docile.

Se dévoile un système où un petit groupe contrôle les messages, martèle des slogans et vend des bidules électroniques à grand renfort de corps de femmes nues. C’est gros, caricatural, tristement familier : on hésite entre rire jaune et grincer des dents.
On nage aussi en pleine science-fiction spatiale, avec ses stations, ses vaisseaux, ses nouvelles espèces et ses laboratoires secrets. Le récit, une enquête doublée d’une rébellion, multiplie les scènes d’action — parfois violentes — et appelle à une prise de conscience : il faut sauver ce qui reste du vivant avant qu’il ne soit trop tard.
Bulles et voix perdues
L’adaptation, fidèle à la BD malgré quelques coupes inévitables, nous livre l’histoire de Mathieu Bablet par les bulles de texte qui apparaissent sur les écrans et par des dialogues interprétés avec justesse, mais qui nous parviennent plus ou moins bien par les haut-parleurs.

Au tout début de l’expérience, et chaque fois que les musiciens enchaînent les séquences percussives, les voix enregistrées sont noyées dans la masse sonore. On arrive généralement à lire les phylactères, sauf lorsqu’ils apparaissent au bas des écrans et que d’autres spectateurs nous bouchent la vue. Chacun peut circuler librement à la recherche d’un meilleur angle, mais au risque de manquer un élément crucial à la compréhension de l’histoire.
Mondes parallèles
Les échos sont nombreux entre la station spatiale dessinée à l’écran et la salle où se déroule le spectacle. Le public est confiné, captif, diverti. Pris dans une tour d’écrans qui l’incite à regarder vers le haut plutôt qu’autour de lui. Ainsi, l’expulsion d’un animoïde (un être semblable à un humain, à tête de chien) en pleine représentation pourrait facilement passer inaperçue. À un autre moment, des membres de la troupe invitent le public à voter, pouce levé ou pouce baissé. On aurait souhaité davantage de ces incursions théâtrales qui, plus appuyées, auraient pu créer un véritable contrepoint au récit qui se déploie sous nos yeux.
Reste que l’expérience marque. On se souviendra de cette histoire de fin du monde, avec ses horreurs et ses machinations, sublimée par une trame sonore jouée en direct, psychotique et enlevante, et, par contraste, par des dessins géants qui flottent et nous avalent.

Shangri-La
D’après la bande dessinée de Mathieu Bablet. Metteure en scène et artiste transmédia : Christelle Derré. Compositeur : Vincent Girault. Guitariste : David Couturier. Batteur : Bertrand Péquériau. Claviers : Anne Dussidour. Artiste dessinateur et vidéaste : Gyomh. Programmeur multimédia et scénographe : Martin Rossi. Chargée d’étude des fictions numériques et hybrides : Manon Picard. Costumière : Olympe Bouchet. Avec les voix d’Adeline Chaigne, Anatole Devoucoux, Camille Leriche, Stéphane Godefroy, Éric Bergeonneau, Bertrand Farge, David Brémeau, Charlotte Gutierrez et Benjamin Savarit. Une coproduction du Collectif Or Normes et d’Umanimation, présentée au Diamant les 15 et 16 octobre 2026 en collaboration avec Québec en toutes lettres, et au Petit Théâtre du Vieux Noranda le 21 octobre.




