Une longue table dressée comme pour un banquet : coutellerie, chandelles, fruits débordants et, trônant au centre, une bible. C’est autour de ce repas dominical que s’installe le drame d’un clan blessé, au bord de l’implosion. Avec Dimanche à Sodome, le mythe de Sodome et Gomorrhe se trouve relu à l’aune de notre époque, sous un angle résolument féministe.
Que l’on soit ou non familier de l’univers biblique, le texte de l’auteur canadien-anglais Jordan Tannahill nous donne à voir une chute qui dépasse largement la question religieuse : celle d’un monde où la violence et l’inégalité entre les sexes se transmettent comme un héritage. Tout se déploie sous nos yeux pour que l’on saisisse comment ces enjeux anciens rattrapent notre présent : la place des femmes dans la société et leur rôle au sein de la famille, les relations toxiques, la liberté individuelle et collective, pour ne nommer que ceux-là.
La prémisse du texte de Jordan Tannahill reste la même que celle du récit biblique de Sodome et Gomorrhe : des cités antiques détruites par Dieu en raison de la corruption morale de leurs habitants, de leur orgueil et de leur refus de l’hospitalité. Or, Tannahill change les rapports de force en s’attardant aux figures féminines, orientant sa perspective vers la femme de Loth, qui était reléguée à un rôle de figurante dans la Genèse. Ce déplacement du regard ébranle le socle patriarcal du mythe : celle qu’on avait réduite à un châtiment devient une femme qui pense, doute et juge. La relecture gagne en actualité, mais surtout en humanité.
Sophie Dion brûle les planches

Dans ce récit, les femmes prennent parole. La pièce jette sa lumière sur Édith, la mère, et Sahrah, la fille. Immobile durant près d’une heure, Sophie Dion, un talent que l’on voit trop peu, brille dans le rôle de la femme de Loth, un homme peu aimable, qui se laisse « torcher » par la matriarche. Anonyme dans la Genèse, la femme de Loth porte le nom d’Édith dans la tradition juive et il en est de même sous la plume de l’auteur dramatique canadien, où elle prend enfin corps et voix. Changée en statue de sel après avoir désobéi à Dieu, cela ne l’empêche pas de tenir tête « au chef » et de nous raconter son histoire.
Sa présence figée au centre de la scène campe la revanche féministe. Le grand public pourra reconnaître, sous des habits plus massifs, l’aplomb légendaire de Gabrielle Champagne, personnage de la série 4 et demi…, interprété par Dion pendant six ans à l’antenne de Radio-Canada.
Joanie Lehoux, dans le rôle de Sahrah, exprime la même conviction. Aux dires de la mère, elle aurait elle-même demandé à couper le cordon ombilical à sa naissance. Une réplique qui dessine à grands traits le deuxième personnage féminin. Elle contraste avec sa mère par le mouvement. Très agile de son corps, elle monte sur la table et se promène aisément d’un bout à l’autre de la scène, alors que sa partenaire de jeu ne peut qu’imaginer les déplacements dans ses angles morts. Un contraste qui symbolise l’espoir d’une liberté transmise à la prochaine génération.
Un texte vivant

Ce qui frappe dans ce spectacle, c’est le texte, tenu par l’intelligence de la réplique. L’habile traducteur, Olivier Sylvestre, qui n’est pas à sa première adaptation de Tannahill, a su a su rendre la singularité de la voix de l’auteur. Il ménage une place à l’humour dans un univers qui pourrait sombrer dans le misérabilisme. L’auditoire se promène d’un moment brutal à un éclat de rire où la vulgarité (nécessaire) surprend et tempère le drame.
L’histoire est divisée en deux temps. D’une part, le passé simple, utilisé dans une langue plus soutenue lors des monologues de Dion, permet à Édith de raconter le récit à sa façon, pour reprendre le contrôle de l’épopée. D’autre part, les dialogues avec les membres de la troupe, dans un québécois plus familier, amènent le public à revivre le trauma de la guerre, au présent.
Les changements de ton et de niveaux de langue pourraient perdre l’assistance, certes, mais l’effet inverse se produit. Les variations soutiennent le rythme et ne laissent aucun siège à l’ennui.

De l’écran du téléviseur à l’éclat du halo entourant Édith en passant par les flashs du désastre, on vibre, par la conception lumière de Jean-François Labbé, au rythme de la tension. À la mise en scène, Jocelyn Pelletier crée une ambiance envoûtante qui ajoute à la qualité du texte et de l’interprétation. Montrer la guerre au théâtre n’a rien d’un jeu d’enfant. L’artiste sollicite finement le regard du public pour faire sentir le drame, tout en finesse. Sans éclipser les rôles masculins, Pelletier réussit à célébrer la force des deux actrices en leur offrant l’espace et la voix.
Le public n’a pas l’impression d’entrer dans un univers hermétique et réchauffé. On va plus loin que l’évidence par un regard neuf, puissant, rempli d’espoir, et ce, malgré la tragédie. Cette relecture n’est pas sans rappeler d’autres adaptations, comme Antigone de Sophie Deraspe, au cinéma.
Son seul défaut : la pièce passe beaucoup trop rapidement, ne durant qu’environ 1 h 10 . Au moment où tout s’arrête, la salle est toujours aux aguets, et le délai des applaudissements s’entend. Déjà ? Impossible. A-t-on l’impression que la production n’est pas allée au bout de ce qu’elle voulait faire sentir ? Absolument pas. C’est pluôt un signe que ce spectacle pourrait s’étirer encore quelques minutes (années).

Dimanche à Sodome
Une production des Écornifleuses, en codiffusion avec La Bordée. Texte : Jordan Tannahill ; Traduction : Olivier Sylvestre Mise en scène : Jocelyn Pelletier. Avec : Sophie Dion, Elie Giasson-Fragasso, Eric LeBlanc, Joanie Lehoux, Vincent Michaud et Raphaël Posadas. Assistance à la mise en scène et direction de production : Marie-Hélène Lalande Création de la robe, costumes et accessoires : Laurie Foster Éclairages et scénographie : Jean-François Labbé Environnement sonore : Yves Dubois ; Voix : Mykalle ; Photographe — visuel de la pièce : Sam Billington ; Styliste — visuel de la pièce : Frédérique Anne. Du 15 au 24 octobre à La Bordée, à Québec. Puis le 27 octobre 2026 au Centre culturel de l’Université de Sherbrooke, le 6 novembre 2026 à Montréal à la Maison de la culture Janine-Sutto, le 11 novembre 2026 à Longueil au Théâtre de la Ville, le 23 novembre 2026 à Dégelis au Centre culturel Georges-Deschênes, le 27 novembre 2026 au Théâtre La Rubrique à Saguenay et du 8 au 10 avril 2027 au Théâtre français de Toronto.




