Philippe Racine, Nora Guerch, Micha Raoutenfeld, Jorge Martinez Colorado, Charo Foo Tai Wei et Papy Maurice Mbwiti dans Les suppliantes. © Maxim Paré-Fortin
Critiques

Les suppliantes : Prouver qu’on existe

Bienvenue à Argos, royaume blanchi, épuré, presque clinique, où un roi hésitant doit décider du sort d’un chœur de femmes échouées sur son rivage. Première mise en scène de plus grande envergure pour Sophie El-Assaad, jusqu’ici surtout connue comme scénographe et costumière primée, Les suppliantes s’empare d’Eschyle pour en faire un objet hybride, à mi-chemin entre la tragédie antique et l’installation performative contemporaine, qui penche aussi vers la pièce-paysage. L’intention est généreuse, les images souvent fortes, mais la main qui les orchestre est par moments encore hésitante.

Sophie El-Assaad se sert du texte antique d’Eschyle pour interroger un mal bien contemporain : la déshumanisation que subissent les migrants lorsqu’ils doivent sans cesse justifier leur droit d’exister quelque part. Il faut d’emblée lui reconnaître ceci : c’est une lecture pertinente, presque évidente une fois qu’on y a pensé, et un bon coup d’avoir eu l’idée de remonter Les suppliantes dans ce contexte précis de crise migratoire actuelle. Le texte a vraiment tout à fait cette résonance avec notre époque.

Philippe Racine, Nora Guerch, Micha Raoutenfeld, Jorge Martinez Colorado, Charo Foo Tai Wei et Papy Maurice Mbwiti dans Les suppliantes. Le décor, d’abord immaculé, sera bientôt baigné de couleurs vives, et le roi, vêtu d’une robe de génisse, rappelle déjà le destin d’Io. © Maxim Paré-Fortin

Prouver son humanité

Dans le texte antique, les suppliantes (formant le chœur des Danaïdes) ne peuvent obtenir l’asile qu’en prouvant leur filiation avec Argos, à travers l’histoire de leur aïeule Io, ce qui les force à revivre, devant le roi, un épisode d’une violence et d’une humiliation profondes. El-Assaad nous invite à en tirer un parallèle limpide avec le sort de tant de migrants d’aujourd’hui, sommés eux aussi de produire à répétition la preuve de leur souffrance pour espérer être accueillis.

La mise en scène tisse sans relâche ce dialogue entre l’ancien et l’actuel. Sophie El-Assaad aime télescoper les codes. Il ne s’agit pas d’une transposition de l’oeuvre dans un univers contemporain, mais bien de la mise en oeuvre d’un univers poétique où se juxtaposent, à travers quelques images fortes, les époques et les différentes couches de récit. La scénographie de Léo Gaudreault (très belle) reprend ainsi la forme arrondie et les reliefs caractéristiques des théâtres antiques, mais dans une version blanche, synthétique, presque clinique. Bientôt des lumières fluorescentes coloreront cet espace également baigné de musique techno. Les costumes évoquent la toge grecque sans jamais la répliquer tout à fait, dans une synthèse un peu sommaire mais stylisée. L’image d’ouverture – les suppliantes échouées au sol, vulnérables, dos au public, le bruit des vagues en fond sonore – réveille entre autres dans notre imaginaire le souvenir de la photographie bouleversante du petit Aylan Kurdi, devenue l’icône de la crise migratoire méditerranéenne actuelle. Le mythe et notre présent se regardent ainsi droit dans les yeux, dès les premières secondes. Et ce, dans une certaine sophistication visuelle. Le spectacle est d’ailleurs davantage réussi sur le plan plastique que sur le plan de l’incarnation ou de la dramaturgie (on y reviendra).

Les genoux bandés des suppliantes, signés Sophie El-Assaad, disent que supplier est d’abord une affaire de corps, bien avant d’être une affaire de mots. © Maxim Paré-Fortin

Cette plasticité trouve d’ailleurs son motif le plus insistant dans une longue chevelure noire, presque animale, qui coule sur les épaules de toutes les suppliantes, une toison qu’on dirait empruntée à quelque bête échappée du mythe. La filiation mi-femme mi-bête qui façonne le mythe grec (rappelons que l’aïeule Io fut métamorphosée en génisse) est en tout temps rendue visible dans la conception scénique sans que le spectacle ne s’acharne trop à l’expliquer. À raison, sans doute, tant le parallèle entre le sort réservé aux migrants bloqués aux frontières et celui qu’on réserve aux bêtes en cage frôlerait le simplisme si on l’appuyait trop. Mieux vaut, ici, laisser infuser.

L’œil qui surveille

Intéressante est également l’utilisation d’une caméra qui filme les suppliantes par en haut, répliquant sur un écran panoramique une image pixellisée qui évoque sans détour les caméras de surveillance de notre époque. Zeus, alors, cesse d’être seulement ce dieu capricieux qui observe sans agir : il devient, par un habile tour de vis, le système migratoire lui-même, cette instance impersonnelle et froide à travers laquelle les exilés sont surveillés et contrôlés. Le roi Pélasgos, dès lors, n’est plus qu’un pion de ce système : Papy Maurice Mbwiti l’incarne d’ailleurs avec une gestuelle volontairement mécanisée, clownesque, voire un peu grotesque, comme pour bien signifier que le pouvoir de décision, chez lui, n’est qu’apparence. Il obéit, lui aussi, à un système plus grand que lui.

Au-dessus, l’écran qui accueillera bientôt les images de surveillance sert d’abord de ciel d’Argos, de texture, d’atmosphère. Au sol, la terre : les suppliantes commencent à salir le territoire pour en faire le leur. © Maxim Paré-Fortin

Belles images, gestes flous

Le spectacle manque d’équilibre entre sa puissance visuelle et la rigueur de sa mise en corps. La physicalité et l’interprétation empruntent largement à la performance et à la danse contemporaine, mais pas toujours avec bonheur : on sent trop souvent l’improvisation (ou une liberté d’incarnation qui cache mal un certain flou des corps?). Et ce, non sans éviter de reconduire certains clichés. Une scène de transe collective fiévreuse, montant en crescendo jusqu’à un accouchement presque halluciné, en offre le meilleur exemple. L’enfant naissant y apparaît comme le symbole fragile d’un futur possible : celui d’un immigrant de deuxième génération qui s’affranchira enfin du cycle. C’est la proposition la plus satisfaisante du spectacle, dans sa manière efficace de condenser l’épuisement du corps migrant et la promesse d’une émancipation à venir, mais la scène progresse en désordre, comme si l’intensité cherchait à masquer l’absence de structure, ou le manque de prise sur un code un peu éculé de danse contemporaine. Depuis Tragédie, d’Olivier Dubois, ce crescendo vers le défoulement tribal est devenu un peu cliché. On pense aussi à Alain Platel, dont le répertoire nous a offert bon nombre de ces scènes de transe.

C’est là, je crois, tout le problème – et toute la promesse – de cette première mise en scène signée Sophie El-Assaad. Les images qu’elle façonne sont fortes, pensées, signifiantes. Mais les références ne sont pas encore tout à fait digérées – elle s’inscrit dans des esthétiques contemporaines bien identifiables sans toujours réussir à les prolonger d’une manière qui lui appartienne en propre. Un spectacle encore vert, donc. Mais une créatrice qui sait déjà où regarder, même si elle n’a pas encore tout à fait trouvé comment s’y rendre. 

À propos de la scène de transe et d’accouchement, Sophie El-Assaad disait au Devoir avoir voulu rendre l’impression de «n’avoir jamais la possibilité de se reposer» qu’éprouvent les suppliantes. © Maxim Paré-Fortin

Les suppliantes

Texte : Eschyle. Traduction : Leconte de Lisle. Adaptation et mise en scène : Sophie El-Assaad. Avec Melania Maria Balmaceda Venegas, Charo Foo Tai Wei, Nora Guerch, Jorge Martinez Colorado, Papy Maurice Mbwiti, Philippe Racine et Micha Raoutenfeld. Scénographie et accessoires : Léo Gaudreault. Costumes : Sophie El-Assaad. Lumière : Leticia Hamaoui. Musique : Antoine Berthiaume. Vidéo : Zachary Noël-Ferland. Dramaturgie : Marie-Christine Lê-Huu. Mouvement : Estelle Clareton. Coaching vocal : Luc Chandonnet. Chef d’atelier décor : Jocelyn Proulx. Chef d’atelier costume et confection : Yso. Assistance aux costumes : Mayumi Ide-Bergeron. Assistance à la confection des costumes : Dara Bissonnette. Habilleur·ses (en alternance) : Dara Bissonnette, Émile Dumoulin et Didier Senécal. Assistance à la mise en scène : Jean Gaudreau. Régie : Marie-Frédérique Gravel. Au Prospero jusqu’au 31 octobre 2026.

Philippe Couture

Philippe Couture

Critique de théâtre, journaliste et rédacteur web, Philippe Couture collabore à JEU depuis 2009. Il a également été chef de pupitre Arts de la scène et Cinéma au magazine VOIR ainsi que responsable des contenus web et audio-vidéo de La Pointe (Bruxelles), où il a piloté équipes, productions et stratégies de diffusion. On peut le lire à l’occasion dans les pages du Devoir et il a jadis écrit pour le quotidien belge La Libre et les revues Alternatives Théâtrales et UBU Scènes d’Europe. En Belgique et en France, il a fait un peu de scène, et, au Québec, il enseigne ponctuellement le journalisme et la communication orale.

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