En complément à son article « La crise » publié dans le numéro 199 de la revue JEU, Pallina Michelot retourne aux entretiens qui l’ont nourri, désormais traversés par cette nouvelle question : comment faire ensemble?
Et si c’était une crise du faire ensemble que nous vivions ?
Et si, plutôt que de faire de la crise notre état commun, évident et partagé, nous faisions de notre milieu — de notre ensemble — ce qui nous rassemble?
Comment continuer à faire exister un théâtre québécois vivant, ensemble ?
De manière complètement utopique, je me suis permise d’imaginer un dialogue entre les invité·es comme si nous nous retrouvions toustes autour d’une même table. À travers mon regard et mon écoute, je deviens cette table imaginaire : un espace où se rencontrent des voix, des générations, des territoires et des réalités qui ne se côtoient pas toujours, mais qui composent pourtant ce même écosystème.
ENSEMBLE
« Unité résultant des rapports harmonieux entre les parties d’un tout ; réunion d’éléments formant un tout ; l’un avec l’autre ; vient du latin, insimul, qui signifie « en même temps, conjointement » ; totalité […] » (Académie française)
Somme de présences distinctes où sans l’une d’elles, nous ne sommes plus ce tout. En retirer une seule, c’est déjà défaire l’ensemble. Chacun·e arrive avec son propre territoire, sa propre lecture du monde. Au-delà de nous dire ensemble, que savons-nous réellement de celleux qui partagent cette table ? Quelles sont les règles de cet ensemble ? Arrivons-nous à faire des choix pour le bien-être de toustes, ou choisissons-nous d’abord ce qui avantage notre propre individualité ? Sommes-nous prêt·es à faire ensemble si cela demande de céder quelque chose de notre propre place?
« ma génération se battait ensemble pour conquérir des espaces, les
artistes d’aujourd’hui semblent devoir lutter simplement pour exister »
Ginette Noiseux
« quand les portes ne s’ouvrent pas, il faut apprendre à dessiner soi-même
sa chaise, à créer son propre festival, ses propres réseaux de diffusion, au
risque sinon d’être entièrement effacé·e du paysage culturel »
Nerlande Gaetan et Ralph Civil
« depuis Mama […] C’est Nathalie Doummar qui a amené ça et qui a ouvert
les portes à notre communauté. […] En 30 ans de métier, c’est ma première
pièce de théâtre en français »
Natalie Tannous
« pendant que certains milieux apprennent aujourd’hui à composer avec le
manque, d’autres y survivent depuis longtemps »
Carlos Rivera Martinez
« l’ouverture demeure parfois fragile, instrumentale, conditionnelle — une
visibilité saine ne peut exister sans véritable redistribution du pouvoir, des
ressources […] Être visible ne signifie pas être libre de raconter n’importe
quelle histoire »
Kim-Sanh Chau
« les combats se ressemblent mais ne sont pas identiques […] profondément
liée au manque de reconnaissance des arts dans la société, aggravé par un
sous-financement chronique […] les urgences des grands centres ne résonnent
pas de la même manière depuis le Saguenay: difficulté de circulation des
œuvres, centralisation et manque de financement, éloignement des réseaux »
Vicky Côté
ENSEMBLE : concept au dos large, un toustes sélectif, dont quelques élu·es goûtent tous les fruits. Un mot qui nous ramène à cet exercice inconfortable de questionner ce que nous prétendons commun : depuis quel endroit regardons-nous ce que nous appelons ensemble? Ensemble pour faire rayonner à l’international rassembleur, avant-gardiste, inclusif ? Ensemble pour les quotas payants quand il est temps de capitaliser vente, démarchage, financement ? Ensemble dans la réattribution des budgets ? Ensemble dans l’accès aux salles et aux occasions de visibilité ? La question n’est même plus de savoir qui a accès. L’accès est devenu sophisme facile pour dire que l’ensemble fonctionne. Pendant que certain·es se demandent encore à quel prix entrer, d’autres se demandent simplement quelle offre choisir. Dire que toustes peuvent s’asseoir à la table ne dit rien de ce qui s’y joue. Certain·es doivent encore négocier leur chaise, saisir l’occasion lorsqu’elle passe; d’autres peuvent choisir leur place, revenir, voire refuser. Pour certain·es, c’est l’occasion en or; pour d’autres, l’usage courant.
« le problème ne relève pas seulement du financement, mais d’un système
qui reproduit ses propres hiérarchies […] Toujours les mêmes noms,
réseaux et esthétiques qui se répètent laissant peu de place à d’autres
façons de faire théâtre »
Margarita Herrera Dominguez
Une homogénéisation tranquille.
« comment c’est possible que certaines années du CALQ, aucun financement
ne soit octroyé en recherche/création/production en dehors de Montréal et
Québec »
Vicky Côté
« une contradiction profonde entre ce qui dit valoriser la culture et ce qui est
réellement soutenu. Nous affirmons collectivement que la culture est
essentielle, mais nos décisions budgétaires racontent autre chose »
Émanuel Frappier
« les inégalités socio-économiques vécues par la population se reproduisent
dans l’écosystème théâtral. […] Le milieu artistique demeure structurellement
défavorisé et sa transformation demanderait un changement beaucoup plus
large dans la reconnaissance de la place des arts dans la société »
Mikaël Vitali
Ensemble : là où la compétition devrait céder du terrain à la solidarité, la mutualisation et l’inventivité artistique.
Personne ne traverse le quotidien sans art : entouré·es de récits, de musique,
d’images, tout en continuant à agir comme si l’art relevait du superflu […] La
crise du théâtre n’est pas une question d’argent : c’est une crise de valeurs
collectives »
Émanuel Frappier
Revenons à l’essentiel. Pourquoi faisons-nous du théâtre, malgré tout et contre tout? Qu’est-ce qui,
malgré tout et contre tout, nous pousse encore à créer ? Avant même d’être métier, milieu,
institution, production… Cet essentiel où l’art existe dans ses fonctions les plus ancestrales. Pour
transmettre. Pour honorer. Pour célébrer. Pour faire société. Pour faire ensemble. Ne voyons-nous
pas qu’en tant qu’artistes, l’essence de notre travail est à la fondation même de cet ensemble?
Cette cohésion sociale nous l’incarnons. Nous la fabriquons. Nous l’offrons.
« c’est une pratique ancestrale nécessaire, presque vitale — liée autant à la
transmission qu’à la survie »
Dian Marie Bridge
On crée avec ce qu’on porte : ses blessures, ses souvenirs, ses contradictions, ses ancêtres.
« le moteur de création n’a jamais été aussi abondant »
Margarita Herrera Dominguez
« Il y a plein de pièces de théâtre qui ont prouvé que les histoires des
communautés ne touchent pas juste la communauté. […] C’est là qu’on voit
l’essence même de la cohésion : le désir d’aller vers l’autre, la curiosité, la
fierté de connaître les histoires complexes de métissage qui existent et à quel
point ça fait du bien.
Natalie Tannous
« le théâtre québécois demeure extraordinairement fertile, multiple, vivant —
mais il doit retrouver le désir de créer, de risquer, de bouleverser »
Ginette Noiseux
« la question devient alors moins de revenir en arrière que de réfléchir à ce qu’il
faut préserver de chaque époque […] plus de soin, et aussi le droit au chaos
créatif, au risque, à l’imparfait — une part de désordre qui permet de découvrir
de nouveaux et de nouvelles créateur·rices »
Édith Patenaude
« peut-être regardons-nous tellement les conditions autour de l’art que nous
oublions parfois l’art […] Shakespeare ne savait pas qu’il traverserait les
siècles. Michel Tremblay n’écrivait pas en imaginant son rayonnement »
Mireille Metellus
« et si une crise n’était pas nécessairement un mauvais signe […] Comme
l’adolescence […] les crises surgissent lorsqu’un “ça suffit” commence à se faire entendre »
Talia Hallmona
Un écosystème en santé n’est pas immobile.
« la crise actuelle me rappelle des secousses particulièrement vives autour
des années 50 et 60, alors que de nombreux pays réclamaient leur
émancipation, que les rapports de pouvoir se reconfiguraient et que de
nouveaux gouvernements émergeaient »
Dian Marie Bridge
Le mouvement révèle un milieu encore vivant, qui continue de bouger.
« il devient dangereux que nos seuls espaces de retrouvailles soient ceux de la
tragédie, de l’urgence ou de l’effondrement »
Talia Hallmona
« la crise du milieu culturel n’est ni nouvelle ni uniquement économique. Elle
est historique, existentielle et profondément liée à une crise du sens […]
Chaque génération d’artistes a eu à lutter pour exister, mais les formes que
prend cette lutte changent avec le temps »
Dominic Champagne
Manque-t-il aujourd’hui quelque chose de plus fondamental ?
« une crise du rassemblement humain »
Talia Hallmona
« faire du théâtre a toujours été difficile, mais le rôle du théâtre demeure le
même : transformer le désenchantement en geste collectif. La crise
culturelle n’est qu’un symptôme d’une crise plus vaste — une crise du sens,
du lien, du rêve collectif »
Dominic Champagne
Les structures, les moyens et les générations changent, mais l’essence du geste demeure. L’acte de création reste profondément humain.
« une crise d’humilité »
Charles Bender
L’art est la mise en abîme même de cet ensemble. Il devient cet endroit qui ose regarder au-delà de ses propres habitudes. Cette zone d’inconfort où la société se reflète, se confronte, se déplace. Si nous ne répondons plus à cet appel, qui le fera ? Si nos milieux ne savent plus sortir de leurs cercles sociaux, artistiques, institutionnels ; si les créateur·rices cessent de provoquer la rencontre là où elle n’aurait peut-être jamais eu lieu autrement, qui brisera les plafonds de verre que nos œuvres prétendent encore dénoncer ? Comment pouvons-nous demander à nos œuvres de porter ce que nous ne sommes même pas à même de nous offrir ?
« [KABAK] l’endroit où l’on peut accoster —
il y a de la place ici »
C’est ce qu’évoquerait le Québec dans la possibilité des racines
innues de son nom. Le Nitassinan, territoire innu où se trouve
notamment Tadoussac, fut aussi l’un des lieux d’entrée des colons à
l’époque. Kabak (Québec) serait une culture qui porterait ainsi, depuis
bien longtemps, l’idée même d’un lieu où il y a de la place. Replacer
notre réflexion dans une temporalité plus vaste nous appelle à
davantage d’humilité comme humain·es : comprendre que nous
n’avons jamais été seul·es à cette table et que l’écosystème qui
l’entoure est bien plus vaste que nous.
Charles Bender
Au fond, ce que nous devons protéger est la possibilité même de continuer à nous raconter — ensemble.
« le théâtre demeure l’un des rares espaces où nous réussissons encore à rassembler des êtres humain·e·s
dans une même pièce, sans écran, le temps d’un moment partagé »
Émanuel Frapier
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Carlos Rivera Martinez – metteur en scène, chorégraphe, acteur et danseur issu de la communauté autochtone nahua (Mexique) et codirecteur artistique du Théâtre Ondinnok.
Charles Bender – acteur, animateur, traducteur et metteur en scène issu de la communauté autochtones Wendat, codirecteur artistique de la compagnie de théâtre Menuentakuan.
Dian Marie Bridge – autrice, metteuse en scène, interprète, productrice et éditrice jamaïcaine, Dian directrice artistique du Black Theatre Workshop. Forte d’une expertise pancanadienne, elle place la création, le mentorat ainsi que le soutien aux communautés noires et à la relève au cœur de son travail.
Dominic Champagne – auteur, metteur en scène, dramaturge et militant écologiste québécois, porteur de plusieurs œuvres phares de la culture québécoise et récipiendaire de nombreux prix.
Émanuel Frappier – metteur en scène, acteur et créateur.
Ginette Noiseux – conceptrice de costumes et directrice artistique d’ESPACE GO de 1987 à 2024. Figure importante du théâtre féministe québécois, son travail pour l’évolution des pratiques théâtrales et la reconnaissance des femmes artistes lui a valu de nombreux prix.
Kim-Sanh Châu – chorégraphe-interprète, réalisatrice vietnamo-française et directrice artistique du Studio 303.
Margarita Herrera Dominguez – metteuse en scène, comédienne productrice mexicaine et fondatrice de la Coop Ludotek-Art. Elle possède également une importante expertise en administration culturelle, développée à travers diverses implications auprès d’institutions majeures du milieu culturel québécois.
Mikaël Vitali – codirecteur général et directeur administratif du Théâtre Aux Écuries, lauréat en 2025 du prix Sentinelle – Engagement durable du Conseil québécois du théâtre.
Natalie Tannous – actrice québéco-égyptienne-libanaise francophone et lauréate du prix Première fois de Duceppe pour son rôle dans Mama de Nathalie Doummar.
Nerlande Gaetan, administratrice agréée et gestionnaire culturelle haïtienne, et Ralph Civil, metteur en scène, auteur, comédien et peintre haïtien – Compagnie Théâtre Créole.
Talia Hallmona – comédienne, autrice, metteuse en scène et médiatrice culturelle québécoise, elle fonde le Théâtre Fêlé. Elle est lauréate, avec Pascal Brullemans, du prix Louise-LaHaye pour la pièce jeunesse Moi et l’autre, récompensant le meilleur texte dramatique jeune public de la saison 2015 de la Maison Théâtre.
Vicky Côté – créatrice, conceptrice, metteure en scène, actrice, marionnettiste, fondatrice et directrice artistique du Théâtre à Bout Portant et lauréate du Prix du CALQ – Artiste de l’année au Saguenay–Lac-Saint-Jean en 2025.

