La façade non dépliée du décor, on y devine toutes les cases qui peuvent bouger. Le personnage de Louise en plein envol. ©Nikola Milatovic
Critiques

Entre chiens et louves : du cirque épique à son meilleur

Avec Entre chiens et louves, le Cirque Le Roux signe une création d’une rare maîtrise, aussi forte dans sa réalisation que dans son propos, tant sur le plan physique que narratif. En tournée depuis 2023, le spectacle est parfaitement rodé, et cette assurance se ressent dans chaque tableau.

Depuis 2014, cette compagnie basée en France propose des spectacles de cirque qui empruntent volontiers au cinéma (pour l’ambiance, le visuel, le montage nerveux des histoires) et au théâtre, avec un penchant assumé pour l’humour et la musique. Son équipe vient de nombreux pays; la plupart de ses artistes sont passés par l’École nationale de cirque de Montréal et ont collaboré avec Les 7 doigts de la main, le Cirque Éloize ou le Cirque du Soleil. L’émotion qui traverse le spectacle doit aussi beaucoup à la bande sonore d’Alexandra Stréliski, avec qui la compagnie collabore une fois de plus : sa musique, d’un lyrisme aussi ample que nostalgique, porte les moments d’envol.

Les huit interprètes déploient une narration échevelée autour d’un personnage central, Alex, qui vit en couple avec Tom en 2022. Il délaisse pourtant son compagnon, tout à sa fascination pour les journaux intimes de deux femmes. Dans le premier, Louise raconte, en 1850, ses déboires conjugaux et le refus obstiné de son mari anglophone de la laisser aller au bal. Dans le second, Maud, elle aussi en couple, évoque en 1960 son amour caché pour une autre femme. Deux trajectoires malheureuses, dont on suit les péripéties au fil de la lecture. Et dès le départ, les chronologies se mélangent, se bousculent, explosent.

Deux époques côte à côte : dans son appartement de 2022, Alex lit le journal intime de Louise, que l’on retrouve en 1850, figée au salon sous le regard de son mari. © Nikola Milatovic

Chutes et envols

Virtuose, le prologue donne le ton. Sur une musique pulsée, l’éclairage change sur une grande façade majestueuse évoquant tour à tour un hôtel particulier, un temple ou un tombeau, tout en corniches, pilastres et portes. Une porte étroite s’ouvre et un homme débraillé, Alex, est éjecté sur le plateau, poussé par une dizaine de mains furieuses. Ces mêmes mains lancent et rattrapent ensuite trois personnes, qui s’avéreront être les protagonistes de l’intrigue.

S’enchaînent alors des séquences courtes et trépidantes, sorte de bande-annonce qui entremêle les trois fils narratifs à coups d’ouvertures de portes, de poursuites et de chutes. On y entrevoit la vie et la mort de Maud, qui périt sous la neige dans un accident de voiture, et celles de Louise, sans doute poussée dans le vide par son mari jaloux. L’interprète qui incarne Maud sidère d’emblée : poursuivie, le corps en spasmes, en lâchers, en chutes, elle bascule le dos jusqu’au sol, puis s’abandonne, dans un étonnant lâcher-prise, aux mains déchaînées qui la rattrapent. On a à peine le temps de saisir ce qui se joue que tous les protagonistes courent vers la façade, dont les portes centrales s’ouvrent sur… un ascenseur! Lorsqu’elles se referment, le générique est lancé, comme au cinéma.

Autour des trois intrigues se dessinent aussi des instantanés d’époque et de mœurs, comme ce colocataire envahissant de Tom et Alex, qui refuse de porter autre chose que ses bobettes! Souvent, les séquences déteignent d’une période à l’autre, ici sur un boogie anachronique. © Nikola Milatovic

Une façade à déplier

Trois panneaux de la façade s’ouvrent ensuite successivement, puis simultanément, comme autant de séquences d’un film juxtaposant les trois intrigues – et donc les trois époques –, avec de nombreuses perturbations et trouvailles pour relier ces périodes et ces plateformes. Chacune est une véritable capsule temporelle, dans les accessoires comme dans les costumes. L’humour s’affiche d’emblée : Louise apparaît en duchesse non conforme, à l’étroit dans son statut, mais d’abord… tout bonnement coincée derrière sa table!

La façade se révèle une véritable boîte à déplier, d’où surgissent structures et petits plateaux; elle se perce même d’ouvertures laissant passer des membres. Pour Maud, la paroi devient ainsi un mur d’escalade aux prises humaines : mains, pieds, jambes.

Plus tard, des socles plantés d’épis de blé dissimulent les étreintes de Maud et de son amie, tandis que Tom et Alex y enchaînent tranquillement des équilibres sur les mains, s’y enlaçant sans être inquiétés. Signe d’une époque plus tolérante envers les amours hors norme? Le spectacle porte clairement un propos, revendiqué et assumé, glissé entre l’humour et la virtuosité : résistance et solidarité affleurent d’un tableau à l’autre.

Maude Parent, saisissante dans le rôle de Maud, parcourt un mur d’escalade aux prises humaines, entre abandon et résistance. © Nikola Milatovic

Le cirque au service du récit

D’autres moments relèvent de la caricature pure et délicieuse, comme ce bal improbable dont le beau carré de quatre couples se trouve désorganisé par l’arrivée de Louise… seule! La même Louise se livrera plus loin à une démonstration de dressage de chevaux humains, tout en maîtrisant comme rarement la barre russe.

Car, mine de rien, il s’agit bien de cirque. La force de la proposition est justement de ne pas aligner les numéros, mais de mettre la discipline au service de la narration et du projet d’ensemble. Et le cirque est ici à son meilleur : équilibres sur les mains, colonnes à quatre, main à main, barre russe, mât chinois, contorsion.

Le spectacle se clôt magistralement sur une dernière structure qui se détache de la façade : un sablier du temps déréglé, sorte de double mât chinois pendulaire qui tournoie sous le poids des artistes qui s’y accrochent. Dans cette danse folle, Alex, Maud et Louise se retrouvent enfin et défient joyeusement les époques comme les carcans.

Avant les saluts, le dispositif prend des allures de science-fiction : le sablier du temps poursuit seul sa course, tandis que les huit interprètes s’avancent en silhouette vers le public. © Nikola Milatovic

Entre chiens et louves

Texte : Léonard Kahn. Mise en scène : Cirque Le Roux, Charlotte Saliou. Direction artistique, visuelle et acrobatique : Cirque Le Roux. Assistance à la mise en scène : Nina Quitté. Chorégraphie : Maria Carolina Vieira. Scénographie : Cirque Le Roux, Benoît Probst. Éclairages : Pierre Berneron. Costumes : Cirque Le Roux, Clarisse Baudinière. Musique : Alexandra Stréliski. Création sonore : Jimbo Canoville. Direction de production : Juliette Grandmottet. Avec Philip Rosenberg, Kaisha Dessalines-Wright, Mathilde Jimenez, Tristan Nielsen, Maude Parent, Greg Arsenal, Yannick Thomas et Samuel Charlton. Une coproduction du Bon Marché Rive Gauche et du Cirque Le Roux, présentée au Diamant (Québec) du 22 au 24 octobre 2026, puis au Théâtre Maisonneuve (Montréal) du 4 au 15 novembre 2026.

Ludovic Fouquet

Ludovic Fouquet

Metteur en scène, comédien et théoricien du théâtre, il collabore à JEU depuis 1997. Il dirige des ateliers de vidéoscénique dans des universités et des écoles d’art ou de cirque, en France comme au Québec.

Vous pourriez également aimer...