19 h 40, quartiers généraux du CEM, à Chicoutimi-Nord. Une lumière bleutée éclaire une scène où se découpe le décor d’une maison mobile délabrée. Treillis de petites lattes et clapboard mal posé laissent deviner un certain lousse. Oscillant du burlesque à la menace, une musique trop forte pour n’être qu’une musique d’ambiance déverse tour à tour du vieux jazz aux accents de cancan, du Tom Waits bien graveleux et les sifflements entêtants de Twisted Nerve, que Kill Bill a rendus célèbres. Lights out. Here we go.
Sans autre avertissement, quatre curieuses entités surgissent des côtés de la salle, haletantes, lubriques et zombiesques : surprenants amalgames des jumeaux albinos de Matrix Reloaded et des guerriers Uruk-hai du Seigneur des anneaux de Peter Jackson, les globes oculaires grands ouverts et l’intelligence dans le regard en prime. Deux d’entre elles s’avéreront être des musiciens; les deux autres officieront plutôt en fées histrioniques et maniaques, sorte de chœur de gnomes à la Nerval rôdant autour du drame comme des présences faustiennes, marraines de celui qu’elles tourmenteront dans ses lubies. Marilyne Renaud et la toute jeune Alice Gagnon, excellentes, maintiennent jusqu’à la fin une tension soutenue : inquiétantes à souhait, l’air mauvais, elles semblent jubiler d’avance des drames qui se joueront devant elles.
Leur présence, à la fois néfaste et bienveillante, imbibe l’ensemble d’une charge érotique teintée de pulsions de mort extravagantes, reflet de la violence des dérives que vit le couple dont l’histoire se raconte au fil des chansons. Par le truchement d’une esthétique de la trituration hantée, où grotesque et burlesque s’assemblent et se désassemblent – tragiques métaphores de vœux pieux partis en couille –, le récit se déploie implacablement, tandis qu’Elle et Lui s’enfoncent dans les dédales de leurs univers mentaux dissociés, résolument tournés vers de chimériques envies de fuite. De psychose en psychose, l’isolement, le manque d’amour, le désir, l’oubli de soi et le démon de la perversité finiront par les mener aux extrémités les plus traumatiques.
Dans une maquette que l’une des Érinyes porte en bandoulière se trouvent, en miniature, deux figurines manipulées comme des Barbie : elles préfigurent le couple, joué par Étienne Genest et Mélanie Saint-Germain, qui apparaîtra ensuite en chair et en os sur scène.

Prouesses musicales
La musique, jouée en direct par Émile Boucher-Cloutier et Sandrine Thibault, hallucinants de justesse, d’inventivité et de virtuosité, est l’un des moteurs les plus solides du spectacle. L’intensité d’Étienne Genest, comédien-chanteur qui incarne l’homme du couple, contribue aussi grandement à hisser l’ensemble à des hauteurs impressionnantes. Centrée sur les mélodies et les textures, l’approche des musiciens sublime l’énergie brute des chansons de Plywood 3/4 tout en l’inscrivant dans une dramaturgie qui refuse providentiellement les codes de la comédie musicale. Le souci de restituer les sonorités les plus marquantes de l’enregistrement original a donné lieu à une relecture très proche de l’album – dans l’esprit à tout le moins, quand ce n’est pas carrément dans le grain sonore, l’ambiance ou l’enthousiasme vaudevillesque de ces musiques, qui se prêtent d’ailleurs fort bien au passage à la scène. La tension parfaitement calibrée entre musique et dramaturgie constitue l’une des grandes réussites de Beauté mécanique : le CRI et le CEM y prouvent magistralement la pertinence et le génie de leur collaboration, aussi improbable que féconde. Intégrés au chœur des entités, les musiciens ne sont pas de simples accompagnateurs, mais bel et bien des acteurs du drame, qui inscrivent la musique dans le corps même du spectacle. On ressent certes une très forte parenté avec les mises en scène musicales de L’Orchestre d’hommes-orchestres, notamment le spectacle Joue à Tom Waits que la compagnie a fait tourner un peu partout au Québec il y a quelques années. Le côté americana, brinquebalant et dégingandé de Beauté mécanique fait néanmoins mouche, à défaut d’être tout à fait original.

Paradis artificiels
La beauté mécanique éponyme – une femme artificielle que l’homme du couple fabrique dans son garage, conçue par Stéphane Bernier – se présente sous les traits d’une marionnette aux formes épurées, dotée d’un visage évoquant le théâtre nô et d’un squelette à mi-chemin entre Cœur-circuit, l’esthétique steampunk et la finesse d’une œuvre d’art amoureusement façonnée avec les moyens du bord. Matérialisation de la dérive mentale de l’homme, elle est bien davantage une présence qu’un objet. Il serait par ailleurs criminel de passer sous silence le travail de Mélanie Saint-Germain, pocharde poignante et tourmentée dans le rôle d’Elle, pendant féminin d’un couple qui se désagrège sous nos yeux désolés.
Après le retour de la maquette portée en bandoulière, la finale se révèle particulièrement réussie : une suite de quelques chansons livrées en acoustique, privées de l’appui jusque-là quasi omniprésent de la guitare électrique et des textures qui formaient l’essentiel du paysage sonore. En une série de tableaux vivants goguenards et organiques, magnifiés par les éclairages précis et syncopés de Marie-Andrée Fortin, le cortège des comédiens-chanteurs repart d’où il était venu, sortant par les côtés de la salle au son de sa propre fanfaronnade, bon enfant et fébrile.

Après la représentation, la metteuse en scène Émilie Gilbert-Gagnon confiait qu’elle aimerait voir la pièce jouée dans des lieux non conventionnels : garages, hangars, pits de sable, alouette! On comprend pourquoi : Beauté mécanique respire le brut de décoffrage et semble joyeusement vouée à casser son propre moule – en parfaite adéquation avec l’album Beauté mécanique de Plywood 3/4 et l’esthétique lo-fide Plywood 3/4 et l’esthétique lo-fi que l’adaptation souligne et porte aux nues. Mission accomplie, donc.
Beauté mécanique
Adaptation et mise en scène : Émilie Gilbert-Gagnon. Musique et paroles : Plywood 3/4 (Dany Placard et Éric Villeneuve), d’après l’album Beauté mécanique (2004) Interprétation : Étienne Genest, Mélanie St-Germain, Marilyne Renaud, Alice Gagnon Musiciens : Sandrine Thibault, Émile Boucher Cloutier Marionnette : Stéphane Bernier Éclairages : Marie-Andrée Fortin. Une coproduction du Théâtre CRI et du CEM, présentée du 22 au 25 octobre 2026 au Studio Desjardins du CEM, à Saguenay (Chicoutimi).




