La comédienne, metteuse en scène et autrice Michèle Magny s’est éteinte le 17 octobre, à 82 ans. Elle a été l’une des voix de la première vague du théâtre des femmes au Québec. Pendant une vingtaine d’années, elle a aussi traversé les pages de JEU : sur scène, derrière la scène, à sa table d’écriture, et une fois au centre d’une querelle.
Elle avait 82 ans. Une maladie lui avait peu à peu dérobé la mémoire. C’est sa sœur, Hélène Magny, qui a annoncé la nouvelle mardi sur les réseaux sociaux.
Interprète, metteuse en scène, dramaturge et pédagogue, elle appartenait à cette génération d’artistes pour qui le plateau est devenu, dans le sillage de la Révolution tranquille, un lieu de prise de parole, et tout particulièrement de prise de parole des femmes. On l’a vue dans La nef des sorcières (TNM, 1976), le spectacle collectif mené par Luce Guilbeault. On l’a vue aussi dans Les fées ont soif de Denise Boucher (TNM, 1978), qui a provoqué l’une des tempêtes les plus mémorables de notre histoire théâtrale.
Elle s’est formée à l’École nationale de théâtre au milieu des années 1960 et y a longtemps enseigné, plus tard, le travail du texte. Au cinéma, elle a tourné notamment avec Jean Pierre Lefebvre (La chambre blanche, Les fleurs sauvages) et Clément Perron (Taureau). À la télévision, on l’a suivie de Rue des Pignons à Mon meilleur ennemi. Comme autrice, elle a signé Marina, le dernier rose aux joues (Théâtre d’Aujourd’hui, 1993), finaliste au prix du Gouverneur général et jouée en France. Elle a aussi écrit Un carré de ciel (Théâtre d’Aujourd’hui, 2004), qui s’inspire des derniers écrits de Jacques Ferron.
Une sorcière dans la nef
Michèle Magny figure dès le deuxième numéro de JEU, au printemps 1976. Yolande Villemaire y consacre une longue étude à La nef des sorcières, où Magny partage la scène avec Luce Guilbeault, Pol Pelletier, Louisette Dussault, Françoise Berd et Michelle Craig. Elle y prête son corps et sa voix au monologue de l’écrivaine, signé Nicole Brossard.
Trois ans plus tard, au numéro 12, Denise Beaudoin rend compte des Fées ont soif. Magny y incarne Marie, la mère confinée à sa cuisine, aux côtés de Sophie Clément et de Louisette Dussault. La critique salue la finesse des trois comédiennes, qui réussissent à faire porter un texte difficile à dire « bien au-delà de la rampe ». Elle consacre aussi une bonne part de son texte à la saga judiciaire qui a suivi la création.
Accoucher deux fois
En 1980, le numéro 16, consacré au « Théâtre-femmes », lui donne la parole. Dans « De la mise à vie, à la mise au jeu », Magny construit un diptyque saisissant. D’un côté, il y a la naissance de son fils, à l’hôpital, où elle tente de respirer comme on dit un grand texte, en appelant Claudel à la rescousse. De l’autre, il y a la première de La nef des sorcières, trois mois après la naissance d’un autre enfant : le trac qui se fabrique dans le ventre, la marquise du TNM, la loge, le public qui devient miroir. Le texte se termine sur une question que l’actrice se pose encore longtemps après : savoir « où se situait la véritable création ». C’est l’un des témoignages les plus incarnés de cette époque où le théâtre des femmes cherchait sa langue dans le corps même.
Metteuse en scène sous le regard critique

À partir du milieu des années 1980, JEU suit la metteuse en scène. En 1985, Stéphane Lépine trouve son travail sur Anaïs, dans la queue de la comète de Jovette Marchessault (Quat’Sous) « en tous points admirable ». Il retient en particulier une scène d’accouchement condensée autour d’un simple châle, et l’idée de confier le rôle de la mère d’Anaïs Nin à un homme. Solange Lévesque rend ensuite compte de Pandora ou mon p’tit papa de Louisette Dussault (Théâtre d’Aujourd’hui, 1987).
L’accueil est plus nuancé pour Le pain dur de Claudel (Rideau Vert, 1991). Alexandre Lazaridès admire certains moments, mais juge que la tension retombe au dernier acte. Il trouve aussi que l’accent slave imposé à Sylvie Drapeau bride la comédienne plus qu’il ne la sert.
En 1994, Pierre Popovic se montre sévère envers La reprise de Claude Gauvreau, mais pas envers celle qui l’a adaptée. Selon lui, c’est précisément le travail de Magny qui rend la pièce « regardable à défaut d’être bonne » : elle a traité les personnages secondaires par le pastiche et la citation, et fait de la pièce une réflexion sur le théâtre du théâtre.
Marina, ou la querelle de 1993

Marina, le dernier rose aux joues occupe une place à part dans les archives de la revue. Au numéro 67, Solange Lévesque salue une œuvre tout en finesse. Magny y tisse des fragments de Marina Tsvetaïeva et de ses lettres autour de son amitié avec Sonetchka et Volodia, et le spectacle compte selon elle parmi les productions les plus justes qu’elle ait vues dans le genre biographique.
La pièce déclenche pourtant une polémique qui va se jouer dans nos pages. Au numéro 66, dans une « Lettre d’une sorcière à un “critique” de théâtre », Lynda Burgoyne répond à la critique négative que Luc Boulanger avait publiée dans Voir. Boulanger y reprochait au Théâtre d’Aujourd’hui d’avoir programmé en une saison trois pièces de femmes sur des créatrices. Burgoyne lui oppose la longue liste des dramaturges masculins qui ont écrit sur la création sans qu’on les taxe de nombrilisme. Boulanger réplique au numéro suivant. Il soutient que c’était la répétition qui le gênait, pas le thème, et qu’on ne peut faire de Magny la représentante de toutes les autrices.
Dans le même numéro 66, Burgoyne inscrit Marina dans la lignée des « sorcières » de la dramaturgie québécoise. Elle note que la pièce se termine sur le mot « Refus ». L’année suivante, Élise Guilbault, la Marina de la création, évoque dans nos pages un projet d’adaptation au cinéma par Léa Pool, à partir d’un scénario de Magny.

« Et tous ces mots encore à venir »
En 1996, pour les vingt ans de JEU, la revue invite des artistes à revenir sur leur parcours. Michèle Magny ne raconte pas sa carrière : elle compose une petite anthologie. Elle y écrit que le privilège du théâtre, c’est de dire des mots qui ont un sens pour soi, et parfois pour les autres. Elle rassemble ensuite les répliques qu’elle a aimé dire : l’écrivaine de La nef, Macha dans La mouette, Marie dans Les fées ont soif, Nicole dans Bonjour, là, bonjour, Martha dans Qui a peur de Virginia Woolf?, Célimène chez Jacques Rampal. Elle y ajoute celles qu’elle a aimé entendre comme metteuse en scène, de Gauvreau à Chaurette, et une seule qu’elle aurait voulu dire : celle de Blanche DuBois sur les après-midi pluvieux de La Nouvelle-Orléans.
Le texte se clôt sur des points de suspension, comme on laisse une porte entrouverte : « …et tous ces mots encore à venir… ». La maladie lui aura ôté ces mots bien avant le rideau. Les archives, elles, en gardent la trace.




