Troisième étage, corridor. On croise des gens qu’on connaît, d’autres qu’on reconnaît — des visages familiers du Festival TransAmériques et de la scène contemporaine montréalaise. Dans le loft du Mile End, un vaste espace un peu intrigant, l’accueil prend la forme d’un portemanteau, d’une table garnie de théières, de soupes et de bagels. Il y a aussi des canettes, du vin. On nous sert à manger, gratuitement. Je me verse une tasse de thé.
Tout, ici, invite à la convivialité. On se laisse attirer par les coussins disposés au sol, on s’installe, on prend ses aises. L’espace est ouvert, la rencontre semble faire partie intégrante de l’œuvre. Pas de quatrième mur, pas d’injonction à éteindre son téléphone, pas de remerciements protocolaires aux commanditaires. Simplement une reconnaissance territoriale, en bonne et due forme.
L’atmosphère évoque le Montréal des années 1990, ou le New York des belles années de la performance : une ambiance chaleureuse, amicale, généreuse, presque protectrice face aux périls du monde extérieur. Le public, attentif et réceptif, semble disposé à se laisser déplacer.
Des nombres, de l’argile et des fils
Nate Yaffe, artiste de danse expérimentale canado-américain, investit graduellement l’espace. Il porte un bermuda et une chemise sur laquelle est cousue une autre chemise. Au milieu de bols munis de capteurs et reliés par une multitude de fils, il esquisse des mouvements qui empruntent vaguement aux arts martiaux. Il prononce des nombres, évoquant son âge, celui de sa mère, celui de sa grand-mère. Autant de repères pour mesurer le temps, quantifier les existences et, peut-être, tenter de leur donner un sens. On pense aux nombres symboliques de la Kabbale, tradition mystique juive à laquelle Yaffe emprunte sans aucun purisme.
Dans un coin de la salle, son acolyte Ben Grossman s’affaire à sa table musicale, où se côtoient un instrument à cordes, des consoles et divers dispositifs électroniques. Peu à peu, la performance prend forme, de manière organique, presque imperceptible. Le public y contribue directement. Des morceaux d’argile blanche circulent de main en main, passant d’un spectateur à l’autre. Yaffe manipule également de minces rubans à mesurer, qu’il plie, déplie et déploie dans toutes les directions. À certains moments, il les tend vers les spectateurs, comme un pêcheur à la recherche de rebuts devenus trésors, tandis que de petites mains en caoutchouc, munies de fentes, prolongent étrangement les gestes et les interactions.

Une hypnose douce
Un doux crescendo s’installe. La performance devient fascinante, magnétique. On a véritablement l’impression d’assister à une cérémonie contemporaine, un rituel qui se construit moins par la virtuosité de l’interprète que par la présence et la participation de celles et ceux qui partagent l’espace. Ici, il ne s’agit pas tant de maîtriser son image que d’entrer en relation, d’habiter un moment ensemble. Il est rare de se sentir aussi pleinement partie prenante d’une œuvre.
La réussite tient précisément à cette intégration de l’art dans la vie, dans le temps partagé, dans une forme d’hypnose douce qui nous entraîne au cœur de la pièce. Puis, progressivement, nous retrouvons le monde ordinaire. Pas d’ovation debout ni de cris de « magistral! », devenus si familiers au théâtre. Le retour se fait sans rupture, presque naturellement, comme si la rencontre n’avait jamais eu besoin de s’annoncer en tant qu’événement.
Il y a là un jeu subtil sur la mise en scène de nos existences, sur cette gestion incessante de ce qui se montre et de ce qui demeure caché. La technologie est bien présente — notamment pour faire vibrer les morceaux d’argile déposés dans les bols capteurs —, mais elle ne prend jamais le dessus sur l’expérience humaine. Elle participe plutôt à la création de liens, de vibrations et de résonances.
Phénoménologie, inclusion, interconnexion : les mots ne manquent pas pour tenter de cerner ce qui se joue. Pourtant, l’œuvre résiste à l’enfermement conceptuel. Elle nous parle aussi de l’état de la danse queer, sans qu’il soit nécessaire de multiplier les étiquettes ou de convoquer tout un arsenal théorique. Elle nous rappelle, plus simplement, que nous sommes reliés les uns aux autres. Par les fils, par les gestes, par la danse, par notre présence. Je relie. Nous relions.

©Justine Latour
Le piège du « pointu »
Au-delà de l’aspect réjouissant de la performance, L’angle de l’histoire trouve sa pertinence dans ce que l’œuvre révèle de notre paysage culturel. Il est malheureux que ce type d’expérience semble désormais souvent réservé à un répertoire qualifié de « pointu ». Mais que signifie exactement ce mot? Est-ce une manière de désigner des œuvres exigeantes, expérimentales, difficiles d’accès? Ou sert-il plutôt à circonscrire certaines pratiques dans un territoire culturel spécialisé, fréquenté par un public déjà initié?
Car ce que propose Yaffe renvoie à des racines de la performance qui débordent largement les frontières de l’art contemporain institutionnalisé. Le rituel, le jeu, la participation collective, le mouvement, la musique et le rassemblement sont des formes d’expression profondément ancrées dans les cultures humaines. Elles appartiennent à une histoire beaucoup plus universelle que ne le laisse croire la séparation, parfois artificielle, entre art « pointu » et art « grand public ».
Donner forme à l’invisible
Il y a quelque chose de paradoxal à voir ces expériences de partage, de présence et de communion reléguées à une niche, alors qu’elles touchent à des besoins fondamentaux : se retrouver, éprouver ensemble, donner forme à l’invisible. À l’heure où l’offre culturelle valorise souvent le spectaculaire, la lisibilité immédiate ou la performance de l’image, cette proposition rappelle qu’une œuvre peut aussi se construire dans la fragilité, l’imprévu et l’attention réciproque.
Au loft du Mile End, Nate Yaffe et Ben Grossman ne cherchent pas à nous impressionner à tout prix. Ils nous invitent à entrer dans un espace commun, à y prendre part, à nous laisser transformer — ne serait-ce qu’un peu — par cette expérience partagée.
Un beau moment, profondément humain et ancré dans la confiance des uns envers les autres.
L’angle de l’histoire
Une co-création de Nate Yaffe et Ben Grossman. Chorégraphe, interprète : Nate Yaffe. Musicien, compositeur, interprète : Ben Grossman. Costumes : Courtney Mayes. Co-présentation Danse-Cité + Phénomena. Coproduction Le Radeau + Danse-Cité. Les 21, 22 et 23 octobre au studio Anti-Space, 5425, avenue Casgrain #318, Montréal, dans le cadre du festival Phénomena.




