Bottines aux pieds, parquet sous les semelles : la pièce garde les attributs de la gigue, mais en libère le haut du corps. ©Vitor Munhoz
Critiques

Les murs résonnent : présences intemporelles

Pensée par les deux cofondateurs de la troupe, Philippe Meunier et Ian Yaworski, la nouvelle pièce de la compagnie Les Archipels s’inspire de la mémoire et de la transmission. Tout en étant ancrée dans l’imaginaire du folklore et de la gigue, elle s’éloigne des clichés et assume une diversité tant gestuelle qu’émotionnelle.

De simples bruits de pas. Ce sont eux qui ouvrent la pièce, en douceur, presque en silence. C’est dans un rythme clair et lent que les interprètes habitent l’espace. Puis un premier geste, un bras ouvert, l’autre tapotant le thorax, prend tout son sens : il semble incarner les battements de cœur et les silhouettes de ceux qui sont partis, mais qui sont finalement encore là. On les enlace sans les voir. Eux et elles nous accompagnent dans la ronde qu’est la vie. Une chaude lumière fait ensuite apparaître de nombreuses ombres, ces âmes toujours présentes qui dansent elles aussi. Ainsi, tout au long de l’œuvre, s’immiscent ceux et celles qui ne sont plus. Subtilement, en toute légèreté : regards doux dans le vide, mains entrouvertes, sourires en coin. Il semble y avoir encore plus de monde sur scène, à observer, à sentir, à ressentir. Un sentiment qu’on peut appliquer aux êtres humains, mais aussi au folklore et aux traditions : absents, mais toujours là. C’est là tout le propos de la pièce.

Les pieds, d’ordinaire rivés au sol pour en tirer le rythme, pointent ici vers le ciel : renverser la gigue, au sens propre, pour mieux la réinventer. ©Vitor Munhoz -

Et ces présences, à elles seules, tissent le lien entre les vivants. Tout au long du spectacle, les huit interprètes ne forment qu’un grand groupe et se suivent dans les cadences du corps et les états d’être. Lancées par les uns et les autres, les rythmiques de pieds et les gestuelles se révèlent contagieuses. De temps à autre, un danseur se détache de l’ensemble avant d’être imité par un autre, puis par une autre, et ainsi de suite, jusqu’à ce que la troupe se reforme. Ce passage du contrepoint à l’unisson revient à plusieurs reprises durant l’heure que dure le spectacle. Un procédé efficace pour figurer l’individualité au sein du collectif, sur les plans chorégraphique comme narratif, mais qui finit parfois par lasser à force de répétition.

S’unir enfin

Tantôt complices, tantôt complètement détachés, les interprètes semblent naviguer entre l’instant présent et le souvenir. Cela passe surtout par leurs regards et leurs intentions. On se perd alors parfois dans ses propres pensées, dans une contemplation un peu passive. Ces moments restent toutefois brefs : des pas plus puissants et des rythmes plus soutenus nous tirent régulièrement de cet état vaporeux. C’est le cas notamment d’un tableau plus loufoque qui suscite sourires et joie. Ça tape du pied, ça fonce dans le tas, ça crie et ça grimace. Un lâcher-prise qui fait du bien et ramène au plaisir simple d’être ensemble. Là encore, l’œuvre touche à la dimension philosophique de la collectivité, mais aussi à sa dimension plus concrètement communautaire : celle des fêtes qui, un peu partout dans le monde, rassemblent autour des traditions et des cultures.

Les corps s’adossent aux blocs de béton nus de l’Agora : le titre prend ici un sens littéral, comme si les murs eux-mêmes conservaient l’écho des danses passées. ©Vitor Munhoz -

L’union se lit aussi dans une gestuelle qui conjugue diverses influences. D’une traversée en diagonale à une ronde propre à la gigue, en passant par une séquence plus contemporaine, la pièce se nourrit de l’apport de chacun et chacune et s’ancre profondément dans l’idée d’un groupe hétérogène, mais réuni. Un mouvement issu de la gigue se transforme peu à peu en geste contemporain, et inversement. En somme, Les murs résonnent offre une partition chorégraphique très fouillée, captivante à observer.

Un tableau tendre et délicat clôt l’œuvre. Dans un va-et-vient constant, les interprètes entrent enfin véritablement en contact, à travers des portés, des mains qui se serrent, des regards francs et joyeux échangés. Les échanges sont fluides, organiques, sans tomber dans la répétition ou la surabondance. L’humanité, dans sa simple vérité, transparaît, et cela fait du bien à voir.

Avec Les murs résonnent, Les Archipels font ainsi le pari de réunir deux mondes, contemporain et traditionnel, pour parler de ce qui nous lie tous et toutes : les souvenirs, la mémoire et la transmission. Personnels autant qu’universels, ces thèmes résonnent à la fois au plus intime de notre humanité et comme un regard porté sur une société et sa culture.

Les murs résonnent

Chorégraphie : Philippe Meunier, Ian Yaworski. Interprètes : Jonathan C. Rousseau, Rachel Carignan, Sébastien Chalumeau, Geneviève Lauzon, Andréa Niño, Olivier Rousseau, Liane Thériault, Antoine Turmine. Musique : Cédric Dind-Lavoie, Jérôme Minière. Répétitrice : Jessica Serli. Éclairages : Catherine Fée-Pigeon. Régie son et direction technique : Ian Yaworski. Costumes : Cloé Alain-Gendreau. À l’Agora de la danse jusqu’au 24 octobre.

Léa Villalba

Léa Villalba

Journaliste indépendante depuis 2018, Léa Villalba s’intéresse aux arts vivants, à la danse et aux enjeux de société. Diplômée en journalisme, danse, science politique et sociologie, elle collabore à la section danse du Devoir depuis 2020 et a lancé en 2024 la série Face à la danse. Elle est membre du comité de rédaction de JEU.

Vous pourriez également aimer...