Que devient notre rapport social lorsque nous quittons le village communautaire pour le village global aux familles éclatées ? Lorsque la langue se distille dans la polyphonie internationale ? Lorsque les distances brouillent les liens familiaux en les menaçant de rupture ? La nouvelle création du Théâtre Sortie de secours propose ici un écrin en forme de huis clos transatlantique entre le Québec et la Catalogne, dans une dynamique entremêlée de brutalité et de tendresse.
Olivia, qui vit à Québec, appelle régulièrement sa mère, installée à Barcelone. Elle s’inquiète pour elle, la sachant malade et démunie. Ex-journaliste de guerre, la mère a gardé de son métier une vivacité d’esprit alimentée par les horreurs des champs de bataille, dans le vacarme des rafales et des explosions. Préoccupée par l’invalidité croissante de sa mère esseulée, Olivia lui annonce qu’elle a engagé une jeune immigrante colombienne, refoulée du Canada par une réglementation inepte, une jeune fille brillante et volontaire qui, assure-t-elle, lui plaira. Eugenia, la mère, refuse cette intrusion dans sa vie. Toutes les discussions téléphoniques avortent ainsi devant l’entêtement de cette mère indigne, qui ne connaît ni l’âge ni le nom de ses petites-filles, deux adorables jumelles.

La dynamique des esseulés
Sans complaisance envers son personnage d’Eugenia, la redoutable Roser Batalla, par une présence ancrée dans l’effritement de son corps, laisse lentement fondre sa carapace de guerrière pour révéler une tendresse sans mièvrerie. Piégée entre son fauteuil et ses aides à la marche, bombardée d’appels quotidiens de sa fille, amusée par l’inquiétude sincère de son ami et voisin Pere, aux prises avec Valentina, la jeune Colombienne venue l’aider, Eugenia devient sous les traits de Batalla le cœur d’une tragicomédie tissée de vérités et de mensonges. S’installe alors une dynamique du quotidien faite de petits moments qui viennent fissurer sa détermination à mourir en paix. Épuisée par la douleur, enfermée volontairement dans la solitude, elle refuse d’être un fardeau et balaie de mots durs les velléités d’assistance de ses proches. Elle rejette ce qu’elle considère comme de la commisération. Pour elle, la dureté du monde a avalé l’amour et la beauté.
L’élasticité des relations humaines
Cette pièce parle de la capacité d’adaptation, qui prend plusieurs formes : les pieux mensonges de Valentina, le repli sur soi d’Eugenia, terrassée par sa maladie dégénérative, l’acharnement de Pere, dont les espoirs de devenir comédien s’écroulent à chaque audition. À travers ces distorsions, atténuées par la communication intense des uns avec les autres, les distances finissent par s’estomper, et l’amour l’emporte sur la mort.

L’excellent texte de Mercè Sarrias, en opposant vie professionnelle et quotidien normalisé, nomadisme et sédentarité, solitude et clan, pointe du doigt les écueils qui guettent les populations migrantes. Maintenir les liens fragilisés, entretenir les amitiés fertiles qui offrent un soutien mutuel, rester ouvert sur le monde : autant de stratégies de survie.
La mise en scène de Philippe Soldevila, dans un décor simple et efficace, laisse toute la place aux comédiens et comédiennes, qui portent ce projet avec leurs couleurs intimes. Ici se côtoient le français, le catalan et l’espagnol dans une impureté linguistique savoureuse. La fragilité des personnages se déploie avec un soupçon de comédie qui allège l’intransigeance parfois outrancière d’Eugenia. La délicate musique de Stéphane Caron vient feutrer la charge émotive par des touches de légèreté très à propos, libérant une seule fois, dans un volume puissant, la rage de vivre de la mourante. Il faut parcourir Les distances pour passer de l’animosité à la tendresse. Et se laisser contaminer, comme Eugenia, par les images poétiques du désert du Sahara, doublé du désert blanc du Nunavik. Et pouvoir choisir ce dernier pour tout ce qu’il porte d’émotion. Dans ce petit bijou, Soldevila et son équipe parviennent à abolir les distances pour nous emporter dans une vague d’empathie.
Les distances
Texte : Mercè Sarrias. Mise en scène : Philippe Soldevila. Décor : Christian Fontaine. Costumes : Erica Schmitz. Éclairages et vidéo : Keven Dubois. Musique originale : Stéphane Caron. Assistance à la mise en scène : Geneviève Dionne. Régie : Geneviève Dionne et Hélène Rheault. Direction technique : Jean-Félix Labrie. Direction de production : Diane Bastin. Maquillages : Béatrice Lecomte-Rousseau. Perruque : Myriam Richard. Avec Victor Alvaro, Roser Batalla, Eva Daigle et Natalie Fontalvo. Une coproduction du Théâtre Sortie de secours et de la Sala Beckett (Barcelone), présentée au Théâtre Périscope du 20 octobre au 7 novembre 2026, puis en janvier 2027 à Barcelone.


