Entre ordinateurs et pommes bien réelles, Annie Roy oppose le vivant au virtuel dans LA FERME. © Izabel Zimmer
En 5 questions, Entrevues

LA FERME ou comment nourrir un futur intelligent : 5 questions à Annie Roy

Annie Roy et Pierre Allard ont fondé ATSA (Action terroriste socialement acceptable) en 1997. Depuis la mort de Pierre en 2018, Annie poursuit leur engagement envers les causes humaines et sociales, l’itinérance notamment, avec la volonté constante de nourrir le débat public. Avec LA FERME ou comment nourrir un futur intelligent, elle s’en prend aux technologies numériques, l’intelligence artificielle en tête, et à leurs effets délétères sur notre avenir.

Comment ce projet est-il né ?

LA FERME est né d’une lecture sur l’appétit énergétique des fermes de données, il y a au moins douze ans. Déjà à l’époque, Pierre et moi trouvions qu’on en parlait peu. Nous étions tous obnubilés par le côté vert et progressiste du Web (moins d’arbres coupés, démocratisation des savoirs…). Mais la course à l’IA a révélé la boulimie énergivore et extractiviste de cette technologie, qui s’est implantée dans nos vies sans le moindre référendum. Nous sommes pratiquement devenus les cobayes d’une industrie qui met ses produits en marché sans vraiment les tester. On ne ferait jamais cela avec des médicaments. J’ai pris la mesure du bar ouvert où les GAFAM se servent sans égard au vivant, sans parler de toutes les questions éthiques et philosophiques que cela soulève. Nous devenons des êtres technologiquement modifiés. L’IA n’est pas un outil comme les autres : ce n’est ni un marteau ni un levier. Cette machine imite nos émotions, nos traits, notre intelligence naturelle pour nous dicter une pensée, et c’est extrêmement subversif. Nous lui accordons trop de pouvoir.

Mes recherches pour LA FERME m’ont donc plutôt menée vers des lectures éthiques et philosophiques qui pensent le vivant. Je pense au physicien et philosophe des sciences Étienne Klein, qui rappelle que l’humain croit que le progrès le mènera au bonheur, une croyance liée à la notion d’espoir. Au fond, tout cela relève de l’espoir d’être aimé, et l’IA nous offre précisément ce mirage d’amour et de compréhension, notamment à travers les agents conversationnels, qui nous détournent de la vraie vie. Moi qui suis née à l’époque du téléphone à cadran, je m’appuie sur 58 ans de vie et 30 ans de projets consacrés à ce qui mène le monde, et je me demande franchement où l’on s’en va. Je me sers de cette réflexion pour dire ce que j’espère pour l’humain de demain, pour le vivant. La pièce devient un peu mon manifeste. Nous avons une vie à vivre dans la vraie vie, pas dans le virtuel…

Les cordes à l’arc d’ATSA se sont multipliées avec le temps, mais la salle de théâtre demeure un territoire assez rare pour vous. L’échange avec le public doit susciter des réflexions intéressantes, non ?

En 2014, nous avions créé Se mettre dans l’eau chaude à l’Espace Libre, à l’invitation de Philippe Ducros. J’en signais le texte et la mise en scène, et Pierre, la scénographie. Je viens de la scène, avant ATSA : j’ai été interprète en danse contemporaine pour Montréal Danse, mais aussi pour plusieurs chorégraphes indépendants, dont Danièle Desnoyers (c’est d’ailleurs elle qui m’a présenté Pierre). LA FERME réunit donc mes deux vies : celle de la scène et celle de la prise de position dans l’espace public et médiatique, propre à ATSA.

Comme le spectacle est volontairement court, il laisse de l’énergie pour la discussion, que j’encourage après la représentation. La pièce se termine d’ailleurs sur Faut se parler, la chanson de François Dompierre, dans la version chantée par Geneviève pour le CECI (Centre d’étude et de coopération internationale). Des questions sont déposées sur les tables du hall pour alimenter un débat que je veux naturel. Une fois ma parole donnée, elle appartient au public, et c’est là que tout commence, en fait. Lors de la première version de LA FERME, à l’Esplanade Tranquille, la pluie nous a forcés à nous replier à l’intérieur. L’intimité d’une salle m’a reconquise, moi qui avais un peu délaissé le quatrième mur. Les gens restaient deux heures à discuter après la pièce. L’art vivant reprenait tout son sens de déclencheur de parole.

Après Outremont, Geneviève Rochette et Annie Roy emmènent LA FERME dans plusieurs maisons de la culture montréalaises jusqu’en avril 2027. © Izabel Zimmer

Comme toujours chez vous, la thématique touche des enjeux majeurs pour l’avenir de l’humanité. La littérature s’inquiète de ces questions depuis longtemps. Comment expliquer, selon vous, qu’on tergiverse encore sur notre rapport à la technologie et à l’environnement ?

C’est complètement aberrant, en effet. Chaque année, nous consommons déjà l’équivalent de cinq mois de plus que ce que la Terre peut produire. Elon Musk, adepte du TESCREAL, croit que l’espèce humaine est en danger et que nous atteindrons l’éternité grâce à une superintelligence qui fera de nous des êtres invincibles. Le mammouth n’est jamais bien loin… et ceux qui en ont peur mènent le monde. Alors qu’au fond, de quoi a-t-on besoin pour vivre heureux ? Certainement pas de ce qu’on nous propose actuellement, d’autant que cette technologie reproduit les mêmes codes coloniaux, comme la maltraitance des travailleuses et travailleurs qui entraînent l’IA dans le Sud global. Nos priorités devraient être de prendre soin des gens, de partager, d’aimer le temps lent, de s’émerveiller devant une pomme qui a mis 80 millions d’années à éclore à l’état sauvage.

Je souhaite que la pièce nous amène à revoir nos priorités et qu’elle dise aux politiciens qu’il est temps d’avoir le courage d’agir. Il faut le faire par respect pour le vivant, mais aussi pour celles et ceux qui étaient là avant nous, et pour notre peuple québécois, qui a résisté à la colonisation de son esprit face au géant américain. Quand on apprend que nous sommes le 5e hébergeur de centres de données au monde en raison de notre climat froid, qu’Hydro-Québec estime qu’en 2035, 20 % de la demande additionnelle en électricité servirait à l’IA, ou que Google veut ouvrir un centre de données qui consommerait autant d’énergie que la ville de Longueuil, on se dit que la récréation a assez duré. Nous sommes devenus des « IAlcooliques ».

Nous devons nous reprendre en main et décider à quoi doit servir notre énergie au Québec. Selon moi, c’est une question référendaire, qui vient remettre les pendules à l’heure quant à notre souveraineté culturelle et territoriale. Le vivant doit redevenir la priorité. Cette technologie doit servir la recherche scientifique de pointe. Elle ne doit pas nous abrutir au quotidien ni éradiquer le vivant en engloutissant toute l’eau de la planète. Je n’ai plus tellement confiance en certains scientifiques vedettes qui se posent en lanceurs d’alerte tout en étant des promoteurs. C’est nous, le petit peuple, qui devrons agir… En serons-nous capables ?

Près de 30 ans d’interventions, de performances, de productions… Votre travail a permis des avancées, et plusieurs prix l’ont souligné au fil des ans. Quel bilan dressez-vous de ce parcours atypique et essentiel ?

Je me sens privilégiée de pouvoir prendre la parole, et j’espère le faire avec rigueur et avec cœur, surtout avec une comédienne comme Geneviève Rochette à mes côtés. Nous avons une réelle complicité, dans la vie comme sur scène. Il ne faut jamais cesser de dénoncer les injustices. Nous avons tous une Action terroriste socialement acceptable en nous : une colère, une indignation qui ne demande qu’à éclore. L’art est le canal que j’ai choisi, comme Pierre l’avait choisi, pour exprimer de manière civilisée la colère que vos questions, fort pertinentes, éveillent en moi. Chacun de nous a un rôle à jouer, et je joue le mien. J’aimerais que les abus de ce capitalisme prédateur et mondialisé nous soulèvent dans une Révolution tranquille 2.0, et que nous éteignions massivement nos machines pour envoyer un message clair : le vivant est en danger. Nous devons retrouver l’équilibre de la vie, qui a mis des milliards d’années à se construire, fruit d’un hasard magique que nous sommes en train de saccager. On se tire dans le pied… c’est pathétique.

Geneviève Rochette, interprète principale de LA FERME, donne corps à la colère qu’Annie Roy porte depuis 30 ans de projets avec ATSA. © Izabel Zimmer

Avec LA FERME, on sent que les questionnements continuent d’affluer. J’imagine qu’il y aura des suites, d’autres chantiers, d’autres performances, sous une forme ou une autre ?

J’espère une tournée partout au Québec et dans la francophonie canadienne. Comme j’écris le texte et que Geneviève et moi formons un duo sur scène, je peux le mettre à jour au gré de l’actualité pour appuyer le propos, tout en respectant ma structure en quatre actes : « Big Data et moi », « IA et démocratie », « IA et environnement » et « L’humain de demain ». J’espère, à petite échelle, faire ma part pour une conversation qui nous ramène à l’essence de la vie, à la vraie beauté. Surtout pas celle qui veut nous dupliquer après la mort et nous faire dire des choses sans notre consentement, ni celle qui veut remplacer. Je pense plutôt à celle qui perpétue l’imparfait de ce qui est déjà parfait : le vivant.

L’autre jour, quelqu’un m’a demandé son chemin dans la rue, et je suis restée un instant bouche bée. Je lui ai répondu, puis je l’ai remercié d’avoir fait confiance à l’inconnue croisée sur son chemin et de m’avoir donné la chance de lui être utile… C’est ça, la vie. C’est accepter qu’on a besoin des autres. L’IA, telle qu’on l’utilise au quotidien, nous éloigne les uns des autres et nous rend plus faibles, moins robustes, moins vivants. Faites-en une performance : demandez votre chemin à quelqu’un. De toute façon, même Google se trompe, mais vous aurez un vrai sourire en prime !

LA FERME ou comment nourrir un futur intelligent est présenté au Théâtre Outremont les 3 et 4 novembre 2026, puis en tournée :
  • au Centre communautaire Anjou le 12 novembre ;
  • à la Maison de la culture Ahuntsic le 19 novembre ;
  • à la Maison de la culture de Parc-Extension le 21 novembre ;
  • au Quai 5160 le 3 décembre ;
  • à la Maison de la culture Rosemont–La Petite-Patrie le 10 février 2027 ;
  • à la Maison de la culture du Plateau-Mont-Royal le 11 février ;
  • à la Maison de la culture de Pointe-aux-Trembles le 25 février ;
  • au Centre Sanaaq le 13 avril.

 

Mario Cloutier

Mario Cloutier

En 35 ans de journalisme, Mario Cloutier a œuvré à Radio-Canada, au Devoir et à La Presse. Il collabore avec la revue Jeu depuis 2019 comme membre de la rédaction, chef de pupitre et rédacteur en chef (jusqu’en 2025). Il est membre des conseils d’administration des revues Séquences et Les écrits, ainsi que de l’Association des journalistes indépendants du Québec.

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