Pourquoi marchons-nous du même pas ? Pourquoi, à peine rassemblés, cherchons-nous à nous aligner, à épouser le rythme du voisin, à reprendre le geste que l’autre vient de poser ? Réflexe, plaisir ou convention sociale ? Telle est la question, simple et vertigineuse, que pose My Fierce Ignorant Step du chorégraphe grec Christos Papadopoulos, présenté par Danse Danse au Théâtre Maisonneuve, au fil d’une heure de marche à l’unisson, de défilé et de diagonales parcourues en bloc.
La pièce est présentée comme un hymne à l’euphorie, à la joie d’être en vie. C’est vrai de la finale explosive du spectacle, que l’on voit venir de loin. Mais dans sa globalité, ce que raconte My Fierce Ignorant Step est un penchant : celui de faire corps, quelles que soient les couleurs du monde où l’on se trouve. Moins un propos sociopolitique qu’une réflexion sur un comportement humain documenté, que les psychologues rangent sous la notion de synchronie interpersonnelle. La pièce dit le plaisir et le lien que fait naître le fait de bouger au même rythme que les autres. L’historien William H. McNeill y a consacré un livre, Keeping Together in Time, où il voit dans la marche et la danse collectives un ciment des sociétés. Durkheim, avant lui, parlait d’effervescence collective. Papadopoulos n’a pas besoin de la théorie : il en fait la démonstration par les corps et la fait puiser, au passage, dans l’histoire récente de la danse.

D’un seul corps
Dix interprètes avancent, reculent en diagonale, reviennent, recommencent : un chœur qui se déplace d’un même élan, comme une murmuration d’étourneaux dont chaque virage traverse tous les corps à la fois. Notre mémoire de spectateur file aussitôt vers Tragédie d’Olivier Dubois, où un seul geste traverse toute la pièce : la marche. Mais chez Dubois comme chez d’autres chorégraphes contemporains, la marche est le véhicule d’une angoisse, celle de l’individu qui s’efface dans la masse, d’existences qui s’en vont tout droit vers le mur. Maguy Marin, dans Umwelt, passée au FTA en 2007, faisait de la répétition un enfermement : nos routines en boucle, contraignantes, presque monotones. Le procédé, souvent, accompagne les visions sombres. Intéressant que chez Papadopoulos, ce soit plutôt l’inverse.
Son unisson est beau à voir, il ne semble jamais forcé, il a l’évidence d’un élan naturel, avec tout au plus un soupçon de distance. À cet égard, il est plus proche de Catherine Gaudet, qui enchaîne chez nous des structures répétitives jusqu’à ce que la pulsion perce la surface. Plus la pièce de Papadopoulos avance, plus de petits cris organiques s’infiltrent dans la bande-son. Même procédé que chez Gaudet, avec un résultat légèrement différent.
Certes, cela a des airs de recette, dont on reconnaît d’avance chaque étape. Le mécanisme est connu, et le propos aussi : pour qui fréquente assidûment la danse contemporaine, la marche à l’unisson, la montée en intensité, le crescendo qui s’achève en transe n’ont rien d’une nouveauté, et l’idée d’un humain happé par le groupe a un air de déjà-vu. Ce n’est pas là que la pièce se démarque. Son originalité est ailleurs : dans la multiplicité des influences qu’elle fait cohabiter, et dans les énergies constamment réinventées qui investissent les corps à travers cette mécanique de parade et de diagonales.

Un même pas, plusieurs mondes
Papadopoulos s’amuse à alterner les états de corps, et chacun renvoie à une histoire. D’abord une percussion qui sonne comme des claquettes — Fred Astaire n’est pas loin — et, dessous, un héritage de danse traditionnelle grecque. Impossible, pour un spectateur d’ici, de ne pas y entendre nos propres danses de veillée, nourries de traditions bretonnes et irlandaises : partout, le même plaisir de frapper le sol ensemble. Quelque chose d’industriel s’y glisse aussi, et mon œil y a vu le monde du travail, les gestes de l’usine, que les grincements métalliques de la bande-son confirmeront plus tard.
Puis le ballet. Des sauts, peut-être un pas de bourrée remis au goût du jour, mais surtout cette allure de gang, ces diagonales, ces dos tournés au public qui rappellent le sneaker ballet de Jerome Robbins, que d’autres critiques ont déjà relevé. C’est le ballet descendu dans la rue, avec la fierté d’une bande. Plus loin, c’est l’énergie de l’athlète, du gymnaste ; j’ai cru voir un javelot passer d’une main à l’autre. D’autres spectateurs y verront autre chose. La structure de la pièce, ouverte, y invite.

Puis vient la nuit. La lumière blanche cède la place à une pénombre presque noire, striée de stroboscopes qui évoquent à la fois la vie nocturne et l’orage. Les états de corps de la danse urbaine s’invitent, les danseurs s’individualisent par moments, l’intensité monte. On songe alors à la ferveur tribale d’un Hofesh Shechter, à ses foules qui se soulèvent, à ce goût de la transe collective que Dubois pousse lui aussi jusqu’à l’orgie. La partition musicale de Kornilios Selamsis, elle, suit la même loi d’accumulation : du minimal à une masse d’échantillons superposés, jusqu’à l’exubérance finale.
La pièce traverse ainsi les genres, les époques, les registres de l’histoire de la danse, et chaque fois, la même ligne tient. Le décor change, les codes aussi, mais l’envie de marcher ensemble reste. Et si la joie du dénouement est bien réelle, elle tient moins à l’optimisme qu’à la constatation que nous avançons de concert, encore et toujours, presque sans y penser.
My Fierce Ignorant Step
Concept et chorégraphie : Christos Papadopoulos. Danse et collaboration : Themis Andreoulaki, Maria Bregianni, Georgios Kotsifakis, Sotiria Koutsopetrou, Tasos Nikas, Spyros Ntogas, Ioanna Paraskevopoulou, Danae Pazirgiannidi, Adonis Vais, Sevasti Zafeira. Conseiller dramaturgique : Alexandros Mistriotis. Musique originale : Kornilios Selamsis. Scénographie : Clio Boboti. Costumes : Maria Panourgia. Lumières : Stefanos Drousiotis. Une commande et production de l’Onassis Stegi, présentée par Danse Danse au Théâtre Maisonneuve du 28 au 31 octobre 2026.


