Critiques

Querelle de Roberval : Sublime oratorio syndical

© Stéphane Bourgeois

L’adaptation théâtrale du roman Querelle de Roberval de Kev Lambert, par Olivier Arteau, donne corps, musique et voix à une tragédie sociale et syndicale pour en faire un envoûtant objet théâtral d’une ampleur opératique.

La mécanique narrative tient à la fois de l’oratorio et de la tragédie, baigne dans une tension sexuelle sombre, désinhibée, et carbure à un humour féroce. On comprend tout de suite qu’Olivier Arteau ait vu un potentiel théâtral dans Querelle de Roberval : l’occasion d’exposer les tensions ouvrières, sociales et sexuelles qui gangrènent une petite ville, des personnages à la fois familiers et archétypaux, des scènes charnelles et des violences impensables à sublimer grâce aux langages scéniques.

Si ces éléments laissaient présager qu’il trouverait matière à transposer l’histoire sur scène en faisant bon usage de l’esthétique éclatée qui caractérise son travail, rien de nous préparait au résultat : Arteau s’est surpassé pour cette imposante coproduction, tant sur le plan de l’adaptation que sur celui de la mise en scène. Des passages en langue innue, traduits et livrés par Marco Collin, qui joue l’un des ouvriers, s’intègrent aux discussions de lignes de piquetage. Jézabel (Ariel Charest), Querelle (Gabriel Lemire) et le·s garçon·s (Vincent Paquette) se partagent la narration — des passages choisis du roman prononcés haut et fort, qui gagnent en force sous leur nouvelle forme théâtrale.

© Stéphane Bourgeois

Orgue et poids lourd

Dès la première tirade, le décor est planté : Roberval, la plage, la prison, quelque chose dans l’air qui laisse présager un meurtre. Des projections qui montrent le territoire, laid ou magnifique, au fil des saisons, apparaissent sur le cadre de scène. Au centre, une ouverture oblongue rappelle l’écran d’un vieux téléviseur. Derrière des rideaux en franges de plastique, industriels, se dresse la cabane de Querelle où sont braqués une armée de projecteurs, et un camion-remorque noir aux cheminées démultipliées pour évoquer les tuyaux d’un orgue maléfique.

C’est d’ailleurs le repaire de celui qui dirige en direct la trame sonore du spectacle, créée par Yves Daoust et BOP. Orgue, piano, sons électroacoustiques, flûte — jouée par Hubert Lemire, qui interprète le patron de l’usine en grève, ce qui permet au personnage de faire une entrée originale réussie avec sa « douce » moitié (Sarah Villeneuve-Desjardins) — enveloppe le drame syndical et le conte érotico-horrifique d’une aura grandiose.

Les éclairages et le cadrage génèrent des images puissantes, hypnotiques, voire christiques : le corps de Querelle est sublimé comme celui d’une icône désirée et sacrifiée. Ses activités nocturnes sont narrées et bruitées par Vincent Paquette, hydre à plusieurs têtes qui incarne trois garçons perdus, mais aussi tous les garçons de Roberval consumés de désir pour le bel ouvrier. Olivier Arteau a transposé l’affrontement entre syndiqués et forestiers sur le terrain de baseball en une scène chorale. Le combat se transforme en danse arrogante et pleine de grâce, un étonnant tango avec un colosse (Elliot Laprise), interprété avec brio par Gabriel Lemire, qui se termine sur une pietà.

Certains éléments du roman sont transformés, ou évacués, au bénéfice de la théâtralité. L’essence de l’œuvre de Kev Lambert est conservée, mais de nouvelles forces apparaissent : un prélude qui place mieux l’ambiance, une finale sur une note festive et surprenante, des images scéniques travaillées et puissantes qui remplacent des chapitres entiers. Et une distribution soudée par une vision cohérente, claire, qui embrasse la complexité humaine, tant intime que politique.

© Stéphane Bourgeois

Querelle de Roberval

Texte : Kev Lambert, adapté par Olivier Arteau. Mise en scène : Olivier Arteau, assisté d’Elizabeth Cordeau Rancourt. Scénographie : Amélie Trépanier. Costumes : Guylaine Carrier. Éclairages : Emile Beauchemin. Vidéo : Eliot Laprise. Conception sonore : Yves Daoust et BOP. Maquillage et effets spéciaux : Élène Pearson. Accessoires : Janie Lavoie. Dramaturgie : Étienne Bergeron, Sasha Dion et Kev Lambert. Direction d’intimité : Maude Boutin St-Pierre. Coiffure : Myriam Richer. Avec Gabriel Lemire, Vincent Paquette, Ariel Charest, Marie-Josée Bastien, Hugues Frenette, Sarah Villeneuve-Desjardins, Alexandre Castonguay, Hubert Lemire, Marco Collin, Stéfanelle Auger, Carl Matthieu Neher et Eliot Laprise. Une coproduction du Théâtre du Trident, du Théâtre du Double signe, du Théâtre du Tandem, du Théâtre la Rubrique, du Ballet opéra pantomime (BOP), du Théâtre français du Centre national des arts, du Festival Transamériques et du Théâtre du Nord présentée au Trident du14 janvier au 7 février 2026.

Josianne Desloges

À propos de

Josianne Desloges écrit pour JEU et est membre de l’Association québécoise des critiques de théâtre (AQCT) depuis 2008. Elle a participé à des stages au Festival d'Avignon, au Festival de théâtre d'Istanbul, avec En Piste pendant Montréal complètement cirque et au Théâtre français du Centre National des arts d'Ottawa — dont elle a contribué aux Cahiers et rédigé les textes de plusieurs saisons. Chroniqueuse arts visuels et journaliste pour le quotidien Le Soleil à Québec pendant plus d'une décennie, elle est maintenant cheffe adjointe des contenus dans une agence, tout en écrivant à la pige.