Critiques

L’Empire du castor : Une peau pour une peau

© Vincent Champoux

Quiconque nourrit encore des illusions sur la grandeur de « ce plus meilleur pays du monde » ne pourra plus vivre dans le déni après avoir compris comment l’Île de la Tortue est devenue l’Amérique et que le castor en aura été la pierre angulaire.

L’Empire du castor commence par la fin. La pièce démarre sur les chapeaux de roue avec la vente de liquidation des magasins La Baie, créatures mythiques de la Compagnie de la Baie d’Hudson. Considérée comme la plus vieille au monde, cette compagnie fondée en 1670 à l’initiative de Pierre-Esprit Radisson et Médard Chouart des Groseillers devient rapidement un empire colossal reposant sur le commerce immensément profitable du petit rongeur. Ce monopole ouvre la porte aux assoiffés d’aventure et de puissance pour mettre en place l’Empire britannique, là où le soleil ne se couche jamais.

Mais les castors vivaient dans un écosystème intégré en cohabitation avec les peuples autochtones sur l’Île de la Tortue. La rage consumériste des Européens pour ce cheptel fabuleux allait transformer cet immense territoire en une zone ravagée, redéfinie dans tous les aspects de son existence. À travers l’histoire de George Simpson, gouverneur de cette compagnie, la pièce décortique les stratégies des financiers britanniques et leurs tactiques misérables pour s’enrichir, encore et encore.

Émerveillé, lors de son arrivée en canot dans son nouveau terrain de jeu, Simpson, l’Empereur du Nord, ému jusqu’aux larmes par ce spectacle grandiose, déclare qu’il veut tout cela, tout. Il devient alors le porte-étendard de cette déferlante colonialiste, raciste et nourrie de capitalisme sauvage qui s’approprie la terre et ses habitants. C’est la loi du plus fort.

© Vincent Champoux

De l’effondrement des empires

L’Empire du castor s’inscrit dans le mandat que s’est donné le Nouveau Théâtre Expérimental (NTE) de proposer de grands textes historiques sur le Canada. Mais cela d’un point de vue critique, aux antipodes des fabulations anciennes où l’on magnifiait la grandeur des Européens au mépris des premiers occupants. Où la norme était celle du découvreur-conquérant, imbu de sa supériorité, en ethnocentriste total. Les auteur·es Martin, Dalpé, Mackenzie et Nolan inversent le regard historique en confrontant les uns et les autres, avec un parti pris non équivoque pour les perdants.

Alexis Martin, par une mise en scène articulée autour du démembrement de La Baie en 2025, propose un cours d’histoire en évitant le didactisme. Tout y est, mais rien n’est indigeste. Le texte brille de perles à faire rougir Marx, dont celle-ci sur l’esclavagisme, qui suggère de « transformer les esclaves en travailleurs autonomes ». Les auteurs se sont installés dans la tête de Simpson pour présenter ses actions à partir de sa vie intime : comment le bâtard écossais est devenu sir au palais de Buckingham.

À partir de deux étagères, de deux comptoirs vitrés, d’accessoires évocateurs, d’un jeu d’éclairage à l’horizontale, d’un ciel illuminé par des néons qui illustrent les scènes, passant du blanc de neige aux couleurs de l’Union Jack, nous basculons de la vente de liquidation aux moments clefs de la vie de Simpson. Il est le moteur et le filtre de la pièce. Sa biographie, ses motivations, la blessure existentielle provoquée par sa bâtardise en porte-à-faux avec la noblesse et le grand capital, sa montée inexorable et son désir de puissance totale révèle un monstre jusqu’au-boutiste prêt à tout sacrifier pour ses intérêts, en appliquant la formule napoléonienne « La meilleure défense, c’est l’attaque ».

Le choix de George Simpson comme figure exemplaire du pouvoir, de la tyrannie et du colonialisme en fait un portrait inoubliable. Une figure emblématique qu’Emmanuel Bédard défend avec brio, débattant de questions ontologiques, jouant la brute et le séducteur, toujours hanté par son destin et s’autorisant quelques apartés d’autodérision à travers le quatrième mur. Les six comédien.nes soutiennent de nombreux personnages, bondissant avec aisance à travers deux siècles d’Histoire. Leur supplément d’âme est contenu dans des costumes et des accessoires simples et très efficaces, comme la fameuse couverture aux couleurs légendaires de La Baie, qui devient un poupon ou un vecteur de maladie.

Mais la question s’impose : si le Canada est redevable à la Compagnie de la Baie d’Hudson, est-ce que sa liquidation est prémonitoire de la fin du Canada ? La réponse se trouve dans l’indispensable épilogue. Plutôt que de fermer le dossier, il le resitue dans le présent, après nous avoir bien rincé le cerveau. 

© Vincent Champoux

L’Empire du castor

Texte : Jean Marc Dalpé et Alexis Martin avec la participation de Michael Mackenzie et Yvette Nolan. Mise en scène : Alexis Martin. Assistance à la mise en scène : Élaine Normandeau. Historienne-conseil : Anne Trépanier. Décor et accessoires : Patrice Charbonneau-Brunelle. Costumes : Virginie Leclerc. Conception sonore : Raphaël Léveillé. Éclairages : Émile Beauchemin. Régie générale : Émilie Potvin. Régie de plateau : Joséphine Peghaire. Couture du décor : Dara Bissonnette. Fabrication des accessoires : Maude Janvier et Émilie Potvin. Construction des décors : Atelier Morel-Leroux. Direction technique décors : Anne-Sara Gendron. Distribution : Miryam Amrouche, Emmanuel Bédard, Charles Bender, Frédérique Bradet, Marie-Pierre Chambrerland, Jean-Marc Dalpé. Une coproduction du NTE et de La Bordée, présentée à La Bordée du 13 janvier au 7 février 2026, puis au théâtre Espace Libre en mars 2026.

Alain-Martin Richard

À propos de

Alain-Martin Richard vit et travaille à Québec. Artiste de la manœuvre et de la performance, il a présenté ses travaux en Amérique du Nord, en Europe et en Asie. Il poursuit en parallèle un travail de commissaire, de critique et d’essayiste. Il publie dans des revues spécialisées (Inter, art actuel, Jeu, Espace) des articles sur le théâtre et l’art actuel. Il a été membre des collectifs Inter/Le Lieu, Folie/Culture, et encore actif avec Les Causes perdues in©. Ses réalisations majeures se déploient sur plusieurs plans de réalité : l’Atopie textuelle (2000), Le chemin pour Rosa (2006), Le bloc que j’habite (2014), Trou de mémoire (2015-2017), Le (dés)inventaire (2025).