Chroniques

FIFA : prolonger l’éphémère

Mars 2012 aura été une période fertile en sortie de documentaires sur le théâtre et la danse au Québec. Alors que le festival international du film sur l’art prend son envol et propose trois films plongeant dans les coulisses du spectacle vivant, on peut encore voir dans certaines salles les documentaires de Jean-Claude Coulbois sur Robert Gravel et de Brigitte Poupart sur Dave St-Pierre. 

La situation est plutôt exceptionnelle. Le documentaire sur le théâtre, un genre un peu plus foisonnant en Europe, se fait rare chez nous. Vaut mieux en profiter pleinement pendant que ça passe.

Je n’ai pas encore vu les films de Poupart et Coulbois, mais je me suis plongé avec empressement dans La Passion selon Gabriel, de Sylvie Groulx, et Aux limites de la scène, de Guillaume Paquin. Le premier est un portrait du comédien Gabriel Gascon, une occasion de fouiller dans un vaste pan de l’histoire théâtrale québécoise, et le deuxième explore le travail intempestif et brûlant des jeunes chorégraphes Frédérick Gravel, Virginie Brunelle et Dave St-Pierre.

Le documentaire sur le théâtre est un genre que j’aime. Parce que, quand la caméra est agile, elle permet de capter de nouvelles dimensions de l’art, de l’observer d’un autre oeil et de prolonger l’éphémère. Il y a quelque chose de sacré dans la captation vidéo du spectacle vivant: elle a le pouvoir de faire durer ce qui n’appartient qu’à l’instant, de donner un soupçon d’inifini au moment présent.

Cela, Sylvie Groulx et Guillaume Paquin le font très bien. Tous deux ont flmé avec sensibilité les artistes au travail et déniché des archives pertinentes et éloquentes. Mieux encore, ils ont eu le souci de transposer les créations, de leur donner un véritable rendu cinématographique. Guillaume Paquin filme les danseurs dans des lieux inusités, sa caméra traque le mouvement dans ses petits détails mais lui donne aussi de l’espace, en le sortant de la scène pour le confronter au bitume ou à la nature chatoyante. Sylvie Groulx, elle, capte le comédien Gabriel Gascon dans des reconstitutions intimistes de certains de ses plus grands rôles.

Mais je ne peux m’empêcher de me crisper devant l’absence de perspective de ces deux films, qui se rapprochent au plus près de leur sujet mais ne jugent jamais bon de prendre un peu de distance critique. Ce n’était pas l’objectif, certes, de ces documentaristes qui cherchent surtout à transmettre la puissance de l’art créé par les artistes qu’ils ont choisi de suivre. Mais à quoi bon choisir la forme documentaire si l’on ne se soucie pas de situer les oeuvres dans leur horizon réceptif, dans leur histoire, dans leurs courants artistiques, dans leurs contextes sociopolitiques. Dans les films de Groulx et Paquin, on entre en contact avec les oeuvres et avec la pensée de leurs créateurs (exprimée de manière plus ou moins éloquente dans le cas des jeunes chorégraphes). Mais il y a peu de perspective et peu de volonté d’inscrire les oeuvres dans une réflexion qui les dépasse. Le parti-pris est clairement en faveur de la toute-puissance des oeuvres, qui, selon la formule classique, parleraient d’elles-mêmes. Si c’est le cas, on pourrait se contenter de captations vidéo des spectacles ou d’adaptations cinématographiques. Le documentaire n-a-t-il pas le devoir d’aller plus loin que ça? De situer, par exemple, le travail de Virginie Brunelle et Dave St-Pierre en le mettant en parallèle avec celui des chorégraphes européens dont ils s’inspirent? D’interroger des collaborateurs, des critiques et d’autres spectateurs avertis, des directeurs d’institution connaissant bien le travail des artistes? Il y a sans doute plusieurs avenues possibles, mais je dois avouer que ces deux films, que je vous recommande grandement pour leurs qualités plastiques, m’ont laissé sur ma faim par leur contenu. Ils ont toutefois une fonction archivistique précieuse: ils gardent l’art vivant sur pellicule et lui donnent une durabilité.

Peu importe, d’ailleurs, mes petites réserves. Il faut se réjouir de l’existence de ces films et se dire que le documentaire sur le spectacle vivant est une niche à encourager et à développer davantage chez nous. Qu’il en soit ainsi.

Bon FIFA à tous. Notez que le festival présente aussi un documentaire de Matthieu Vassiliev sur le travail du metteur en scène Guillaume Gallienne autour de la pièce Sur la grand-route de Tchekhov, pour le Studio-Théâtre de la Comédie Française.

 

 

À propos de

Critique de théâtre, journaliste et rédacteur web travaillant entre Montréal et Bruxelles, Philippe Couture collabore à Jeu depuis 2009. En plus de contribuer au Devoir, à des émissions d’ICI Radio-Canada Première, au quotidien belge La Libre et aux revues Alternatives Théâtrales et UBU Scènes d’Europe, il est l’un des nouveaux interprètes du spectacle-conférence La Convivialité, en tournée en France et en Belgique.

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