Critiques

The Tempest Replica : Ombres et lumières de la tempête

Prospero (Éric Beauchesne) plie de nombreuses feuilles de papier pour en faire de petits bateaux. Il invoque Ariel et la tempête éclate: une tempête projetée grâce à une vidéo torrentielle sur un grand pan de tissu suspendu devant la scène. Les éclairs électrisent l’espace, le vent souffle et emporte le tissu. L’averse se déchaîne, les corps et les ombres roulent et luttent au cœur de la houle. Puis, le rideau tombe. Un grand naufrage. 

La scène est baignée d’une lumière blanche bleutée. Un monde mystérieux où règnent les esprits et les échos du passé mimés par les corps. Sauf Prospero, les interprètes (Bryan Arias, Sandra Marin Garcia, Yannick Matthon, Jiri Pokorny, Cindy Salgado et Jermaine Maurice Spivey), tout en blanc, ont la tête complètement couverte par un masque blanc dépourvu des distinctions du visage. Un anonymat qui est volontairement trompé par la singularité gestuelle de chaque personnage. Le mouvement, scandé et narratif, révèle les ombres et lumières de l’identité.

Le découpage de la pièce de Shakespeare est respectée et Prospero est ici le témoin et le manitou de cette mise en scène, tirant les ficelles du destin et allant même jusqu’à sculpter les corps. Sur un autre grand rideau en fond de scène, sont projetés les différents actes et scènes de la pièce, ainsi qu’une courte phrase résumant l’action. Le récit s’enchaîne ainsi, ponctué de petits détails toujours fins, toujours justes : ombres chinoises, projections vidéo et musique d’objets parfois anachroniques donnant un caractère fantaisiste aux différentes actions.

Un retournement survient à l’acte cinq: le récit très théâtral et linéaire explose pour laisser place à plusieurs séquences de danse intenses, dans lesquelles on retrouve toutefois les éclats et échos de la pièce et des personnages. Les interprètes, désormais en habits de ville, dévoilent leur visage et se lancent corps, âme et tête (disons-le car cette partie du corps souvent oubliée en danse s’avère bien exploitée, par ses rotations et ses mouvements de levier, dans la gestuelle de Pite) dans une danse dont on reconnaît très facilement la signature chorégraphique.

Le corps – même les lèvres de Prospero chuchotant des mots inaudibles mais participant à cette rumeur intérieure – est déployé dans son intégralité, à la fois atmosphérique et bien ancré. Le moindre geste, le moindre appui est générateur d’un continuum d’élans. Les duos sont toujours aussi sublimes et les moments de groupe, telles des dominos humains orchestrés avec un doigté des plus habiles, évoquent ici les doubles ou les multiples consciences d’un même personnage.

Même si la structure apparaît très (trop?) facilement lisible et donc attendue, c’est une belle tempête artistique que nous faire vivre Crystal Pite. Mime, théâtre, jeux d’ombres, vidéo, danse, tout cela dans une atmosphère cinématographique propre à la chorégraphe. Les interprètes, et surtout les hommes, que Pite sait si bien faire bouger, plongent et nagent avec virtuosité dans cet univers et habitent cette île des tourments avec force et lumière. On part au large… sans quitter des yeux le rivage connu de la pièce de Shakespeare.

 

The Tempest Replica
Une chorégraphie de Crystal Pite
Une production Kidd Pivot, jusqu’au 13 octobre à l’Agora de la danse

 

 

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