Critiques

Amour/Argent : Considérations matérielles

Curieuse pièce! Ce texte de Dennis Kelly (Après la fin, Orphelins), frappe comme c’est l’habitude de ce jeune Anglais et de plusieurs de ses concitoyens. Mais cette fois-ci, la structure est plutôt bancale, inégale. En fait, on se trouve devant une série de sketches. Celui d’un couple de gens âgés devant la tombe de leur fille au cimetière qui jouxte celle de Grecs cossus; celui d’une femme ayant assisté à un meurtre par rage en pleine rue, à un arrêt d’autobus, et à qui son partenaire demande des comptes; celui d’un type qui tente de se faire embaucher par son ex devenue patronne d’une grande boîte et essayant de l’humilier; celui d’une femme à bout de ressources se faisant humilier dans un triste bordel, et ainsi de suite. Chaque fois, des considérations bassement matérielles se mêlent à l’exploration des sentiments.

Et chaque fois, un comédien seul, ou deux, ou trois, campent rapidement la situation. Le décor passe-partout (des panneaux gris de différentes dimensions réfléchissant plus ou moins la lumière) permet de nous transporter dans un appartement ou à l’hôpital, ou encore d’évoquer un champ de pierres tombales. La traduction de Fanny Britt, comme elle sait si bien le faire, épouse le rythme syncopé, haché du texte souvent fait de bouts de phrases s’interpénétrant, dans un halètement qui devient agaçant. Elle a aussi réussi à trouver des équivalents québécois aux expressions familières anglaises. Le metteur en scène Geoffrey Gaquère a su au mieux utiliser la structure de la pièce pour rendre justice à cet univers de personnages cyniques ou impitoyables, désespérés, maladroits ou simplement malheureux. Les comédiens se transforment ainsi à vue pour passer d’un personnage à l’autre, simplement en dénouant leurs cheveux ou en changeant une veste.

Quant aux acteurs, ils font preuve d’une belle souplesse et d’une grande générosité pour défendre un texte pas toujours facile. Ainsi, malgré ses efforts, le long dernier solo de Marie-Hélène Thibault (Jess) m’a fait décrocher, de même que le sketch du début. Je suis cependant resté bien accroché devant les deux rôles tenus par une Isabelle Roy (Val et Debbie) au sommet de sa forme, en particulier devant son second duo avec un Mathieu Gosselin d’une redoutable et pitoyable autorité.

Amour/Argent
Texte: Dennis Kelly. Traduction: Fanny Britt.
Mise en scène: Geoffrey Gaquère

Une production du Théâtre Debout, à La Petite Licorne jusqu’au 19 avril 2013

 

À propos de

Docteur en études théâtrales, critique au Devoir et à la chaîne culturelle de la SRC, lauréat d’un prix Hommage de la SODEP, Michel Vaïs a enseigné dans trois universités, publié L’Écrivain scénique, L’accompagnateur. Parcours d’un critique de théâtre, dirigé le Dictionnaire des artistes du théâtre québécois et traduit en français le livre de L. Tassinari, John Florio alias Shakespeare. Rédacteur émérite à Jeu, où il écrit depuis le no 1, il est secrétaire général de l’Association internationale des critiques de théâtre.

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