Critiques

Ce corps qui parle : Éloquent

Omnibus propose ces jours-ci un programme double mettant en lumière le travail de Sylvie Chartrand et d’Yves Marc. Deux univers à des lieues l’un de l’autre certes, mais néanmoins complémentaires, qui permettent de mieux comprendre le langage du corps.

Splendeur et misère d’une courtisane

En une vingtaine de minutes, Splendeur et misère d’une courtisane propose une réflexion protéiforme sur la marchandisation de la femme. Sur une trame travaillée par le spécialiste en électroacoustique Yves Daoust, à laquelle se greffent aussi bien les confidences de Lily, véritable escorte, qu’un texte lu par Simone Chartrand, l’interprète et plasticienne Sylvie Chartrand (qui œuvre depuis 12 ans au sein d’Omnibus) raconte l’histoire de cette femme, de toutes les femmes.

Vêtue d’un corset noir, de bas résille, d’une ample chemise d’homme blanche, elle retrace par une gestuelle éloquente un parcours de la noirceur vers une lumière toute relative. En effet, si elle réussit à s’émanciper du souvenir d’un père violent en vendant son corps, Lily a perdu toute possibilité d’aimer et d’être aimée, revêtant «costume, façade, personnage» pour affronter le quotidien. En choisissant de travestir le titre d’un roman de Balzac, Jean Asselin sème une ambiguïté sur le sens même du terme courtisane. Devenu aujourd’hui synonyme de prostituée, il faut se rappeler qu’à l’époque, on apposait l’épithète à des femmes lettrées, qui vivaient avec de grands hommes, qu’elles influençaient souvent. Si elles offraient des relations sexuelles rémunérées, elles n’avaient pas entièrement annihilé leur esprit. Difficile ici de ne pas être troublé par la tangente prise par notre société soi-disant libérée.

Ce corps qui parle

Formé par Étienne Decroux (comme Asselin), Yves Marc évolue depuis 35 ans au sein du Théâtre du Mouvement, y privilégiant les métissages entre mime, théâtre d’objet, conte, danse et hip-hop. Cette fois, il propose une conférence-spectacle mettant en lumière ce qu’il appelle le corps-texte, dans laquelle il se révèle aussi bien habile vulgarisateur que savoureux conteur, personnage qu’acteur de mouvement. On ne peut qu’être fasciné par la façon dont son corps évolue, la grâce avec laquelle il semble se fondre dans le texte, comme s’il le «dansait».

En proposant au public un jeu de miroir, prenant à témoin certains spectateurs, analysant leurs mouvements conscients ou inconscients (toujours avec grand tact), Yves Marc nous incite à penser le rapport au corps, à l’autre, différemment, nous fait cadeau d’une nouvelle grille d’analyse pour décrypter regards échangés, inclinaisons du buste, orientations de tête. La gestuelle devient non pas sous-texte, mais plutôt contexte, et on réalise avec une certaine surprise que, même si, en apparence, notre propre corps a bien peu bougé lors de ce moment suspendu, il a déjà intégré autrement certains codes. Fascinant.

Splendeur et misère d’une courtisane. Maîtrise d’oeuvre: Jean Asselin. Une production de la compagnie Omnibus. Ce corps qui parle. Texte et mise en scène: Yves Marc. Une production du Théâtre du Mouvement. À Espace Libre jusqu’au 26 octobre 2013.


À propos de

Décédée en 2016, elle était professeure, journaliste et rédactrice spécialisée en musique classique, en théâtre et en nouvelle littérature québécoise.

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