Critiques

Clôture de l’amour : Mais quel est l’obstacle?

Comme dit l’adage: «it takes two to tango». Bref, l’amour, ça se vit à deux. Si l’un cesse d’y croire, fini le bonheur! Voilà la dure expérience que le texte du Français Pascal Rambert met en scène dans Clôture de l’amour.

Ses personnages, Audrey, une actrice, et Stan, un metteur en scène, ont apparemment connu un grand amour, ils ont travaillé ensemble, se sont respectés, voire admirés, ils ont trois enfants, ils ont voyagé (belle évocation de la fresque de Masaccio représentant Adam et Ève chassés du paradis (une prémonition?). Les souvenirs ne manquent pas.

Et pourtant, voilà qu’un bon jour Stan balance à Audrey, sans crier gare, qu’il n’a «plus de désir pour elle». Et ça sort! En un étonnant flux verbal, il attaque, cherche ses mots, se reprend, se répète. Son leitmotiv: «il faut dire les choses». Les mots deviennent des armes cruelles. Rambert, heureusement, évite le pathos. Le discours se veut cérébral, mais Stan n’évitera pas la métaphore éculée du prisonnier dans sa toile (idée subtilement suggérée par le décor). Métaphore que sa femme ne manquera pas de ridiculiser quand elle prendra enfin la parole.

Car ce texte a ceci de particulier (et qui fait en grande partie sa force) que le «dialogue» se présente comme une suite de deux longs monologues. Ce choix, qui bouleverse la convention voulant qu’une réplique en entraîne une autre, théâtralise judicieusement l‘affrontement. C’est bloc contre bloc. Mais quel défi pour les acteurs! Défi que Maude Guérin et Christian Bégin relèvent avec brio.

Pendant que Stan annonce son départ, tentant même de banaliser la situation, Audrey écoute… de tout son corps. On perçoit la blessure et la rage contenue. Quand Audrey reprendra ses «arguments» l’un après l’autre, les démolira, donnera son idée de la situation, ce sera au tour de Stan d’encaisser. Ici aussi, on suivra sur le corps de l’acteur les effets des mots. Quelles performances!  

On l’aura compris, ce n’est pas de tout repos. Indéniablement, le texte interpelle. La dispute amoureuse étant un sujet universel, chaque spectateur, peut-être parfois à son corps défendant, s’interrogera sur ses propres attitudes. On ne sortira donc pas indemne de ce spectacle.

Étrangement, le texte n’emmène pas à prendre parti pour l’un ou pour l’autre. Car là n’est pas la question. L’auteur est assez habile pour qu’en finale, le sujet ne soit pas tellement les circonstances par lesquelles un amour finit, ou la recherche des torts de chacun dans une rupture, mais plutôt les différences de conception de l’amour.

Dès le départ, Stan remet en question sa relation avec Audrey sous prétexte que l’amour ne serait qu’une fiction… une sorte de hochet censé attirer les cœurs. Et que tôt ou tard on se réveille de ce rêve insensé. Comment peut-on croire à une baliverne aussi mythique que l’amour à vie! Il semble même tirer orgueil de ne pas continuer à jouer ce «jeu», et prétend qu’Audrey elle-même n’a jamais endossé ces sornettes. Entourloupette (il ne faut pas oublier qu’ils sont gens de théâtre) pour se désister de ce qui est trop engageant?

Voilà un thème bien présent dans les relations amoureuses aujourd’hui! En revanche, quand Audrey énumère les souvenirs qu’elle gardera précieusement en mémoire pointe l’idée que l’amour, malgré tout, peut exister. Et pourquoi pas perdurer? Ce spectacle pose de bonnes questions. Et c’est féroce.

Clôture de l’amour. Texte: Pascal Rambert. Mise en scène: Christian Vézina. Au Théâtre de Quat’Sous jusqu’au 6 décembre 2013.

À propos de

Docteure en sémiologie théâtrale, elle a été professeure de 1979 à 2011. Membre de la rédaction de JEU (puis rédactrice en chef et directrice) de 1988 à 2003, elle a présidé l’Association québécoise des critiques de théâtre de 1996 à 1999 et, de 2004 à 2007, travaillé à la Délégation générale du Québec à Paris.

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