Critiques

Contes urbains 2013 : L’heure des bilans

Les Contes urbains ont subi une cure de jeunesse qui leur a fait un immense bien. Portée par six jeunes auteurs, l’édition 2013 présente plusieurs signes de renouveau. Parmi les nombreuses raisons qu’il y a de se réjouir, on trouve un supplément de sens et d’âme qu’on accueille avec le plus grand des bonheurs. Vous estimez que le temps des Fêtes en est un où il fait bon rire et pleurer? Vous croyez qu’il s’agit de la période durant laquelle il est tout désigné de se demander d’où l’on vient et où l’on va? Vous pensez qu’il faut se souvenir pour mieux se réinventer? Alors un détour par La Licorne s’impose!

En effet, s’il fallait trouver un fil rouge reliant les six contes qui sont au menu cette année, ce serait sans nul doute celui du bilan. On dirait que nos six jeunes auteurs se sont naturellement tournés vers des moments déterminants dans la vie d’un homme, d’une femme ou d’un peuple, qu’ils ont spontanément choisi de raconter ce genre d’histoire qui marque un avant et un après. Cela donne à l’ensemble une cohérence qui subsiste malgré la disparité des tons et des langues. Pour donner de l’homogénéité à la représentation, guider le spectateur d’un univers à l’autre, on peut aussi compter sur Viviane Audet et Robin-Joël Cool, deux musiciens-chanteurs dont l’apport est bien plus que décoratif. De Plus fertile que les terres du Nebraska à Once Upon A Time à St-Léonard, on se délecte de leurs compositions tendres et humoristiques.

Le conte de Julie-Anne Ranger Beauregard est probablement celui qui passe le moins bien la rampe. Ce n’est pas qu’il manque de qualité. La langue est soignée. Les images sont fortes. Les références à l’animalité et aux légendes autochtones sont convaincantes. Mais l’auteure s’est privée de la plupart des ressorts du conte urbain, ces procédés qui ont maintes fois faits leurs preuves. Par conséquent, Rachel Graton a beau y mettre tout son coeur, les aventures de Madame Renard, «fille de personne, mère de tout le monde», peinent à capter notre attention.

Le conte de Martin Bellemare est doté d’une prémisse qui n’est pas neuve, mais qui opère toujours aussi bien, une façon directe d’abolir le quatrième mur. Le conteur entre en scène en nous disant qu’il est incapable de nous raconter ce qu’il devait nous raconter puisque quelque chose d’incroyable vient de se produire, là, à l’instant, en coulisse. L’événement en question: d’émouvantes retrouvailles avec le père… mort il y a trois ans. On peut difficilement en révéler plus. Contentons-nous de dire que la mort est souvent annonciatrice d’un sursaut de vie. En ce qui concerne la livraison du conte, Hubert Proulx était plus ou moins à l’aise le soir de la première. Gagegons que la situation est déjà réglée.

Le conte de Rébecca Déraspe est un feu d’artifice langagier, une splendeur que l’on contemple la bouche ouverte, un déferlement de mots qui claquent et d’images qui visent juste. Règlement de comptes avec la Vierge Marie, entre autres, le monologue brillamment défendu par Catherine Trudeau exprime la délicate posture qui est celle de la jeune mère dans une société où tout un chacun a son idée sur l’éducation des enfants, à commencer par ceux qui n’en ont pas. Entre le moment de la naissance de Jésus et celui où sa mère, à bout de nerfs, sera crucifiée dans une pharmacie qui finira en miettes, les flèches vont voler dans toutes les directions, tous les hypocrites de ce monde vont en prendre pour leur rhume. Mon Dieu que ça fait du bien!

La première qualité du conte d’Olivier Sylvestre (c’est aussi vrai pour le conte de Sébastien David), c’est de parler d’homosexualité sans avoir recours aux procédés un peu glauques qui ont caractérisé l’âge d’or des Contes urbains. Le héros de Sylvestre est follement amoureux de son colocataire, un tombeur qui est trop égocentrique pour s’en apercevoir. Le cœur sur la main, le personnage incarné par Hubert Lemire organise le party du siècle, un No-Pain réveillon qui va prendre des proportions cathartiques, un grand manège qui va filer à toute allure. Grâce aux apparitions de la grand-mère, fort émouvantes, le conte effleure la question de la transmission et celle des rapports intergénérationnels.

Le conte de Sébastien David s’attaque, dans une langue truculente et avec une bonne dose de surréalisme, à un sujet diablement actuel, les fondements judéo-chrétiens de la société québécoise. La tache originelle n’est pas si facile à effacer. La petite Ruby est une enfant apparemment inoffensive, mais dont le regard est chargé du jugement de toute l’Église catholique. Dans les yeux de la fillette «pleine de marde», Denis, le chum de Carl, celui que le réveillon en famille confine au rôle de meilleur ami, aperçoit des tonnes de reproches, des camions de culpabilité, des océans de condamnations. Dans cette matière détonante, mais un brin confuse, il faut le reconnaître, peut-être trop foisonnante, Mathieu Gosselin mord à belles dents.

Le dernier conte de la soirée, celui d’Annick Lefebvre, vaut à lui seul le déplacement. De la matière à grands frissons! Pour porter ce flot quasi ininterrompu de mots qui vont droit au coeur, il fallait une comédienne de la trempe de Marie-Ève Milot, un véritable joyau, un secret trop bien gardé. Tout comme son personnage, Lefebvre regarde sa génération «dans le cœur pis pas d’ins yeux», c’est-à-dire qu’elle donne l’heure juste, assène à ses semblables des vérités qui font mal, mais aussi, heureusement, quelques-unes qui consolent. Tant de sujets sont traités dans ce monologue vertigineux, tant d’enjeux sont abordés avec tant de lucidité et de sensibilité, et sans une once de cynisme. Surtout, ne vous privez pas de ce conte.

Contes urbains 2013

Textes: Martin Bellemare, Sébastien David, Rébecca Déraspe, Annick Lefebvre, Julie-Anne Ranger-Beauregard et Olivier Sylvestre. Mise en contes: Stéphane Jacques. Une production du Théâtre Urbi et Orbi. À La Licorne jusqu’au 21 décembre 2013.

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