Critiques

La concordance des temps : De la fusion et de la confusion des genres

Une femme, assise à une table de bistrot. Elle a rendez-vous avec un homme, elle l’attend. Elle semble nerveuse, ses gestes sont désordonnés, sa diction hachurée. Elle bégaie, elle se reprend, elle hésite, elle parle à voix basse, incompréhensible. «Je marche vers toi» dit l’homme. Le long de son chemin hasardeux, il s’attarde, s’assoit sur un banc, croise un étranger, des écolières, regarde passer un vol d’outardes.

Un homme et une femme, si semblables et si différents. Ils font les mêmes rêves, se dispersent dans les mêmes pensées, partagent la même angoisse existentielle. Ils parlent de leurs amis, envisagent une rupture ou de faire un enfant, pour l’emmener à la mer. De leurs pensées surgissent des souvenirs comme des blessures, la mort d’une sœur, le conte de la petite sirène qui désire avoir des jambes pour les écarter devant son prince, du sang, un accident. Leurs monologues intérieurs se croisent et s’entrelacent jusqu’à la fusion, la confusion des genres et des sentiments. Qui parle, elle ou lui, d’elle ou de lui? Qu’importe, les mots portent et nous emportent, en une voix comme en cent, pour dire l’universel de l’être humain : la peur, l’amour, la solitude, la douleur et la conscience de la mort.

La concordance des temps est un roman d’Evelyne de la Chenelière, paru en 2011 (le seul roman de cette auteure d’une quinzaine de pièces de théâtre), que Jérémie Niel a adapté pour la scène, comme il l’avait déjà fait pour Cendres, un de ses précédents spectacles adapté du livre Terres et cendres, d’Atiq Rahimi. L’exercice est très réussi,  Niel a théâtralisé le roman avec une fine compréhension et un  grand respect. Evelyne de la Chenelière et James Hyndman incarnent le couple dans un jeu tout en retenue, les voix légèrement amplifiées permettant de murmurer un texte fort et beau comme un cri, magnifié par une subtile direction d’acteur, qui sait accueillir le silence.

Brillante réflexion sur l’inquiétante étrangeté – celle d’être au monde et de trouver un sens à l’existence, celle qui nous étreint devant la mort – La concordance des temps confirme le style de Jérémie Niel : une scénographie épurée, des lumières de pénombre parfois traversées d’éclairs intenses; une bande sonore sophistiquée où voix et bruits d’ambiance amplifiés créent une sensation ambivalente entre l’illusion d’une proximité et le décalage cinématographique; un travail sur le rythme entre les mots et les silences, sur le corps et les ombres projetées par les corps. La musique de Tomas Furey (qui a beaucoup écouté Philip Glass) participe au trouble ambiant, exquis sentiment d’être transporté vers un aperçu de la beauté. De ce spectacle, certaines images vous hantent longtemps…

Pour la première fois sur un grand plateau, Niel a gagné son pari. Désormais, lui aussi joue dans la cour (et le jardin) des grands. Cette partition magistrale pour acteurs virtuoses en est la démonstration.

La concordance des temps. Texte d’Evelyne de la Chenelière. Mise en scène de Jérémie Niel. Une production Petrus. À l’Usine C jusqu’au 13 décembre 2013.

 

À propos de

Rédactrice indépendante, membre de la rédaction de JEU de 2009 à 2019, rédactrice en chef de la publication Marionnettes, elle collabore avec diverses entreprises culturelles du grand Montréal.

Un commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *