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Jeux de cartes, Cœur : Lepage, maître de l’illusion

De l’Europe du XIXe siècle au Québec d’aujourd’hui, du monde de la magie et des superstitions à celui de la science rationnelle, de l’itinéraire d’un individu à celui d’un peuple, Cœur fait s’entrelacer petite et grande histoire dans une concordance des temps parfaitement maitrisée.

Deuxième mise en scène circulaire de Robert Lepage après Pique, qui vient d’être présenté à la Tohu, loin du clinquant bling bling de Las Vegas évoqué précédemment, Cœur semble mieux répondre aux intentions du metteur en scène, en créant des liens évidents entre l’Orient et l’Occident, le passé et le présent.

À Québec, Chaffik, chauffeur de taxi, rencontre Judith (le nom de la dame de cœur dans le jeu de cartes français), qui enseigne l’histoire du cinéma à l’université. Leur histoire d’amour sera le fil conducteur du spectacle. Immigré de deuxième génération, en quête d’identité, Chaffik réalise un voyage initiatique sur la terre de ses ancêtres, du Maroc à l’Algérie, et découvre le secret de sa famille.

Du passé surgit Jean-Eugène Robert-Houdin, célèbre magicien du XIXe siècle, constructeur d’automates et inventeur du taximètre. Envoyé en Algérie par le gouvernement français, le prestidigitateur a la mission de démontrer, avec ses tours de magie, que le pouvoir des marabouts n’est qu’illusion.

De cette époque, qui voit l’arrivée de l’électricité, la naissance du cinéma et le début de la colonisation en Afrique, on croise le photographe Nadar, avec son autoportrait tournant et ses voyages en montgolfière, et Méliès, lui aussi illusionniste avant de devenir réalisateur, dont le premier film s’intitule «Une partie de cartes». Leurs images, projetées sur l’écran de tulle qui entoure la scène circulaire, racontent l’histoire du cinéma qu’enseigne Judith à ses étudiants de première année.

Lepage jongle avec les trouvailles de mise en scène et, en véritable magicien, réalise des tours de passe-passe avec les changements de décors qui, apparaissant et disparaissant des trappes, assurent le passage d’un monde à un autre en un tournemain. Du jardin de Robert-Houdin au taxi de Chaffik, du village arabe à la chambre de Judith, Lepage tisse entre les époques des liens signifiants, qui rappellent que «tout est dans tout », le principe même du cercle qui donne à Cœur une grande cohésion.

Il faut souligner l’admirable performance de Kathryn Hunter, un petit bout de femme fascinante qui, parmi ses nombreux personnages, incarne une grand-mère marocaine plus vraie que nature, chaleureuse, attendrissante et drôle. Louis Fortier, en mère de Judith, est tout simplement désopilant en débitant ses clichés xénophobes et Reda Guerinik insuffle à Chaffik une énergie féline très convaincante.

On n’évite pas quelques maladresses, comme l’allusion à la charte des valeurs quand Judith adopte le voile (une conversion un peu plaquée) ni quelques longueurs, que le rodage du spectacle fera vite oublier.

Deuxième atout du jeu de Lepage, ce coup de maître recèle des trésors de génie. De ce Cœur palpitant, on sort ensorcelé, éprouvant un émoi qui ressemble à celui de l’amour…

Cœur. Texte de Louis Fortier, Ben Grant, Reda Guerinik, Catherine Hughes, Kathryn Hunter, Robert Lepage, Marcello Magni et Olivier Normand. Mise en scène de Robert Lepage. Une production d’Ex-Machina. À la Tohu jusqu’au 9 février 2014.

À propos de

Rédactrice indépendante, membre de la rédaction de JEU de 2009 à 2019, rédactrice en chef de la publication Marionnettes, elle collabore avec diverses entreprises culturelles du grand Montréal.

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