Critiques

Le Voyage d’hiver : Ducharme Forever

Notons tout d’abord la concordance des climats de création. Un homme est en proie à un hiver ne voulant pas finir dans la capitale autrichienne de 1827: il s’agit de Schubert qui, se retrouvant dans les mots désespérés de Wilhelm Müller, composera Winterreise, cycle de vingt-quatre lieder dont l’ambiance a guidé, dans la froide métropole, Benoit Landry et Anna Ward pour leur assemblage d’objets, d’images, de mots, de mouvements et de musique. Pour les artistes montréalais, le but était de «faire de [leur] Voyage d’hiver un espace sacré de contemplation, une célébration de la vie dans ce qu’elle a de fondamentalement chaotique et indomptable».

Ce qui frappe d’entrée de jeu, encore plus que la quantité d’objets suspendus ou jonchant le sol qui inspirent à la fois vertige et féérie, c’est leur vétusté: vieilles bouilloires qui ne cessent de siffler – et qui deviendront un temps des instruments de musique –, table tournante, raton laveur empaillé, etc., ces mille choses sont là pour évoquer le temps brun des sous-sols en préfini d’une autre génération. Choix surprenant, en tout cas, pour illustrer les «stimuli incessants de ce monde moderne»…

Difficile de ne pas voir dans ce bric-à-brac initial, puis dans les collages certes moins encombrés mais toujours aussi éclatés qui suivront, les univers auxquels non-maître Ducharme nous a habitués. Sans compter que les choix musicaux, d’Elvis aux Beach Boys en passant par «Je vous aime» de Pauline Julien – chanson d’ailleurs écrite par l’écrivain invisible –, au détour d’une boule disco, non seulement renvoient à une autre période, mais côtoient les nobles lieder et hymnes religieux; la culture populaire flirte constamment avec les classiques.

C’est l’ensemble du Voyage d’hiver, en fait, qui se déploie en œuvre hybride, et ce jusque dans la rencontre des disciplines. Même les artistes de cirque, en plus de donner à voir une réalité parfois sens dessus dessous, rappellent les marginaux et les exclus dont Ducharme a peuplé son œuvre. Si le rapprochement semble exagéré, il n’en demeure pas moins que le cliché du freak show, lui, persiste, à preuve le visuel du spectacle, imagerie dont le cirque, de façon générale, peine à se défaire.

Mais de tout cela, bizarrement, on ne dit rien, se contentant d’insister sur Schubert et son œuvre terriblement désespérée. Or par «point de départ», il faut également entendre aucun départ; on reste ici figé dans nos souvenirs, on se réfugie dans cet abri Tempo que figurent les trois grandes toiles de plastique blanc servant de seul décor. À moins bien entendu que ce soit l’inverse, que ce soit plutôt notre passé qui ne cesse de nous engourdir…

Toujours est-il que si les premières minutes semblent un peu longues, les tableaux deviennent plus puissants au fur et à mesure que l’espace se libère. Non sans se rapprocher par moments de l’esthétique d’Invention du chauffage central en Nouvelle-France, Le Voyage d’hiver est bel et bien, tel qu’annoncé, une «expérience sensorielle et intime», mais contrairement au spectacle du Nouveau Théâtre Expérimental, celui de Nord Nord Est embrasse davantage une poésie du corps alors que le contenu narratif paraît assez faible, sans compter que les quelques textes ne sont malheureusement pas très bien rendus. C’est plutôt dans les atmosphères qu’il crée que ce «poème scénique» affiche ses véritables couleurs.

Le Voyage d’hiver est œuvre foncièrement politique: la scène devient cet abri où on vient se protéger, non-lieu entre le chez-soi et l’ailleurs, et où on revient sans cesse. Voyage à rebours, en quelque sorte, alors que même le sol finit par se dérober sous le pas mal affranchi de ce jeune sujet absolument seul et malade trop tenté de se blottir dans son passé. En ce sens, l’hiver incarne d’abord et avant tout un climat social peu reluisant.

Le véritable éclat du spectacle tient moins dans la mise en scène d’une identité errante qui vole en morceaux, que dans la poésie lumineuse dont il est porteur – imaginaire qui fait fi de tous les calendriers – et qui constitue à n’en point douter le seul vrai refuge dans ce monde trop froid.

Le Voyage d’hiver. Spectacle de Benoit Landry et Anne Ward.Texte d’Isabelle Dupont, Benoit Landry et Wilhelm Müller. Mise en scène de Benoit Landry. Une production de Nord Nord Est. Au Théâtre Prospero jusqu’au 28 mars 2014.

 


À propos de

Doctorant en humanités à l’Université Concordia, ses recherches portent sur les représentations de la nature dans le théâtre contemporain. Il collabore notamment au magazine Spirale.

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