Critiques

Javotte : Conte de la cruauté ordinaire

Simon Boulerice avait frappé fort avec son roman Javotte en 2012 qui raconte l’avant-Cendrillon. Si Javotte dans le premier segment du livre semble irrémédiablement mauvaise, peu à peu, presque malgré lui, le lecteur finit par éprouver une empathie, puis une sympathie pour celle-ci, alors qu’elle cherche la reconnaissance dans les endroits les plus improbables (le lit de Stéphane, père de son ennemie jurée Carolanne notamment) et, rêve comme tant de jeunes filles, au prince charmant (le beau Luc Harvey, son voisin, bien sûr un douchebag de la pire espèce).

Jean-Guy Legault signe une adaptation en tout point fidèle au roman, n’omettant aucun élément : les disputes mesquines de Javotte avec sa sœur Anastasie qui ne demande qu’à être acceptée, la mère presque transparente, les conflits avec la bande de Carolanne, la réflexion sur le corps et les troubles alimentaires (le miroir à deux faces joue un rôle essentiel ici), le journal qui sert d’exutoire, le quotidien en apparence futile des adolescents, le bal de fin d’études qui sert de ligne de démarcation entre l’avant et l’après, l’après-bal (scène qui aurait pu être écourtée).

S’il colle au texte, reproduisant par exemple la langue volontairement distanciée des contes de fées traditionnels (Javotte utilise ainsi des termes comme « patibulaire » ou « flagorneries » alors que ses rivales disposent d’un vocabulaire presque fragmentaire), on sent que Jean-Guy Legault a souhaité aller encore plus loin. L’utilisation d’ombres chinoises pour représenter les personnages masculins (qui donne lieu à une mémorable reprise de la chanson I want it that way des Backstreet Boys), le logis de Luc transformé en maison de poupée visitée avec une lampe de poche miniature, l’horloge grand-père qui ponctue à douze reprises les scènes, Carolanne qui tourne sur elle-même comme une ballerine dans une boîte à musique, les chandeliers de cristal suspendus : tous les éléments s’emboîtent adroitement.

Tout juste sortie de l’École nationale de théâtre, Gabrielle Côté campe une Javotte mémorable, d’abord aussi maléfique que la belle-mère de Blanche-Neige et vile que le Joker de Batman (son maquillage et son appareil dentaire contribuent à l’illusion), mais qui, quand elle échangera pour la première fois avec Luc ou couche avec Stéphane, démontre une réelle fragilité. Qu’elle sorte un bout de langue diabolique ou trafique ses larmes quand elle écoute Camille parler des photos de Moira Ricci, qu’elle danse sa vie le soir du bal ou qu’elle écrive une lettre au vitriol, jamais son jeu ne sonne faux, même s’il semble toujours plus grand que nature. Elle est soutenue habilement par les cinq autres acteurs, qui endossent de multiples rôles.

« Sans mon imagination, je ne serais rien. » On a toujours besoin de se faire raconter une histoire… même quand elle ne se termine pas par « Ils vécurent heureux et eurent de nombreux enfants ».

Javotte

Texte de Simon Boulerice. Mise en scène de Jean-Guy Legault. Une production du collectif Les Casseroles. Au Théâtre Denise-Pelletier jusqu’au 11 avril 2015.

Lucie Renaud

À propos de

Décédée en 2016, elle était professeure, journaliste et rédactrice spécialisée en musique classique, en théâtre et en nouvelle littérature québécoise.

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