Critiques

Tout ce qui n’est pas sec : La conscience est-elle soluble dans l’eau ?

Prenez un philosophe et faites-en un dramaturge. Ajoutez une bonne cuillérée de fantaisie. Plongez le tout dans l’eau. Vous obtiendrez peut-être la pièce que l’auteur de Projet Bocal, aidé par un metteur en scène complice, nous a concoctée pour sa dernière année de résidence au Quat’sous : une histoire à la fois grave et humoristique, farfelue et convaincante, de six personnages entraînés plus ou moins volontairement dans une série d’aventures dont ils ne sortiront pas indemnes et certainement pas secs!

Ceux-ci nous accueillent sur un immense plateau, vide, à l’exception de deux chaises et d’une bouteille distributrice d’eau, dans une lumière aveuglante. Il semble s’agir d’une sorte d’expérience de croissance personnelle. Au fur et à mesure que la séance avance, une question s’impose, lancinante : comment sortir de soi ? Comment rejoindre l’autre, les autres, le grand tout ?

Simon Lacroix et ses comédiens répondent par une série d’essais-erreurs, qui forment autant de tableaux. Ce ne sont tout d’abord que des coups d’épée dans…l’eau : s’asperger, boire de l’eau, marcher avec des bottes pleines d’eau. Ces coups de sonde leur ouvrent progressivement – au milieu des rires et des hésitations− quelques entrées sur … quoi au juste ? Leur propre inconscient ? Celui des autres ? La conscience universelle ? Dieu ? Il y a la voix de Diane Lavallée  qui, sortie d’elle-même, « accepte » d’y revenir, et la baignoire gonflable dans laquelle ils se serrent tous les six pour essayer de ne faire qu’un.

L’étrangeté se fait plus troublante avec ces portes qui ne s’ouvrent plus. Et surtout ce trou – métaphore de la plongée en soi mais aussi de l’immensité métaphysique – où nos vaillants explorateurs du dedans finiront tous par descendre, avec enthousiasme ou inquiétude, selon leur tempérament.

Portés par une distribution particulièrement juste et dont le caractère disparate même devient un atout, les personnages sont en effet dotés de traits bien distincts, comme dans une comédie réaliste. Il y a l’introvertie, l’effacée, qui avoue aimer être dominée (Amélie Dallaire) – un peu plus tard, toujours évanescente, elle se transformera en critique de l’auteur ; on trouve aussi la passionnée, toujours prête à essayer (Kahleen Fortin) ; puis  le déterminé qui prend volontiers le rôle de leader (Félix Beaulieu-Duchesneau). Denis Houle et Diane Lavallée passent comme naturellement de leur jeu de vieux couple à celui de participants (lui, toujours craintif, elle, toujours péremptoire). Le passage de l’univers réaliste au monde onirique se fait d’ailleurs avec cette scène qui les voit attablés dans leur cuisine. Quant à Simon Lacroix lui-même, il se dégage progressivement de son emploi de simple acteur pour endosser celui d’auteur – moins meneur de l’action, de toute façon, que matériel à explorer, à observer, à critiquer, même.

Ce flou entre la nature du comédien et celle du créateur se transforme en effet en véritable décrochage quand Lacroix est placé (se place lui-même ? on sent tout le plaisir qu’il prend à se mettre en question) sur la sellette par une imperturbable et naïve journaliste et, surtout, par les questions hilarantes de soi-disant spectateurs. Ce passage constitue, en tout cas, une délicieuse parenthèse dans la ligne dramatique. La structure de cet objet original est de toute façon éclatée en une douzaine de sketches. On s’inquiète surtout pour la cohérence du récit quand on nous fait faire une incursion dans la technique du théâtre dans le théâtre : une burlesque Reine plastique nous vaut le spectacle de deux acteurs se roulant sur scène, entortillés dans des sacs de plastique. Hum…

Mais à l’image de l’eau qui coule entre les doigts, la logique propre à ce monde décalé finit par s’imposer à nous comme une évidence. Un peu comme dans le mécanisme du rêve. D’ailleurs, ne sommes-nous pas immergés avec les personnages dans la tête de l’auteur endormi ?

Comme les participants, comme la mise en scène complice de Charles Dauphinais, on a envie de se laisser aller à cette absurde et délirante aventure. Mais finalement inquiétante : on pourrait juger la finale optimiste avec ce chœur chantant –enfin- à l’unisson. Mais la dernière image –pleine de questions− est celle de cinq corps étendus, tandis que l’auteur s’éclipse doucement par une porte ouverte.

Tout ce qui n’est pas sec

Texte de Simon Lacroix. Mise en scène de Charles Dauphinais. Une production du Théâtre Sans Domicile Fixe. Présentée au Théâtre de Quat’sous jusqu’au 12 avril 2015.

Collaboratrice de JEU depuis plus de 20 ans, elle est chargée de cours à l'Université de Montréal.

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