Entrevues

Marcelle Dubois : les pieds en Abitibi, la tête à Paris

En plus de la casquette de fondatrice et directrice du Jamais Lu, Marcelle Dubois porte plusieurs couvre-chefs, dont celui de cofondatrice du Théâtre Aux Écuries et le joli bibi d’auteure dramatique, pour petits et grands spectateurs. Originaire d’Abitibi, région pour laquelle elle a gardé une grande tendresse, elle a écrit Habiter les terres lors d’une résidence au Théâtre du Tandem, à Rouyn-Noranda.

« J’ai réalisé un travail anthropologique, explique Marcelle Dubois, je suis allée rencontrer les gens qui habitent les terres, les gens qu’on dit loin de la modernité, et je me suis rendue compte que je pouvais retracer l’histoire du Québec avec eux, que ce soit la montée du syndicalisme, les coopératives, etc. Ensuite, je me suis posée la question : documentaire ou fiction ?

Les personnages sont apparus d’une manière assez évidente, aussi j’ai décidé de garder la matière de mes rencontres pour éventuellement accompagner le spectacle. J’avais envie de plonger dans la fiction pour construire un imaginaire autour de ce pays de l’impossible. Dans cette région, il y a quelque chose de fort, qui fait qu’on ne peut pas dissocier l’homme de son paysage. Aussi, je voulais créer une dramaturgie d’un réalisme magique, faire parler les ours, les outardes…

Ceux que j’ai rencontrés sont de vrais résistants, au sens politique du terme. Ils savent pourquoi ils ont les pieds plantés dans cette terre, et à quoi ils résistent. J’ai créé une ville sur le modèle de Guyenne, le seul village qui s’est bâti sur une charte coopérative. À Guyenne, tous les habitants remettaient 50 % de leur salaire à la communauté, les maisons étaient construites par le village, l’école prise en charge par la collectivité. J’ai imaginé une collectivité tissée serrée, qui va kidnapper le ministre de l’occupation du territoire pour le planter dans un champ de navets, et forcer le Premier ministre à venir dialoguer sur ses terres. On reconnaît là un rapport à l’histoire, à cette lutte politique qui a traumatisé la collectivité. Habiter les terres pose la question de la défense des idéaux, des limites à franchir, ou pas, pour se faire entendre. »

Le Jamais Lu en France

Changement de chapeau, Marcelle Dubois relate les récents développements en vue d’une création à Paris d’un Festival du Jamais Lu : « Un truc de fou ! dit-elle en riant. Marc-Antoine Cyr et Marie-Ève Perron, deux auteurs installés en France, sont venus me voir en disant qu’il y aurait de la place pour un Jamais Lu en France… J’avais des perspectives de développement sur deux ou trois ans mais, en tâtant le terrain, très vite le Centre National de Théâtre a embarqué, en proposant de donner des bourses aux auteurs participants. Le Théâtre Ouvert a mis financement et structure à la disposition du projet et la première édition devrait avoir lieu en octobre prochain. Les auteurs québécois vont hacker la dramaturgie française ! Nous allons exporter un savoir faire d’ici, la mise en lecture festive ! Tout ça s’est mis en place à la vitesse grand V.»

À l’aube de la 14e édition montréalaise, à laquelle il faut ajouter depuis 2010 une édition à Québec, la directrice peut être fière du chemin parcouru, récemment souligné par la remise du prix Sentinelle décerné par le Conseil Québécois du Théâtre : « Après la Soirée des manifestes, en 2014, qui réunissait des auteurs de toute la francophonie, j’aimerais poursuivre ce travail de ratissage de la planète francophone. Le Jamais Lu a contribué à changer notre perception de l’auteur de théâtre. En lui offrant un lieu pour rencontrer le public, on lui donne une place dans l’espace public. Mettre le projecteur sur les auteurs, c’est ce que fait le Jamais Lu.»

Habiter les terres

Texte de Marcelle Dubois. Mise en lecture de Jacques Laroche. Au Théâtre Aux Écuries, jeudi 7 mai, 20h. Suivi de Soir de scotch n° 6 : Suite Athanase, avec Mathieu Gosselin.

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