Entrevues

Catherine Chabot dans l’enfer béni du couple

Sortie du Conservatoire d’art dramatique de Montréal en 2013, Catherine Chabot était de la Zone Homa l’an dernier. Avec ses collègues du Collectif Chiennes – Vicky Bertrand, Marie-Anick Blais, Rose Anne Déry, Sarah Laurendeau et Marie-Noëlle Voisin –, l’auteure et comédienne avait fait entendre Table rase, un texte qui sera d’ailleurs mis en scène par Brigitte Poupart à l’Espace libre en novembre prochain. Cet été, Catherine Chabot est de retour avec une pièce pour deux personnages intitulée Dans le champ amoureux.

Cette nouvelle pièce est-elle différente de celle qui l’a précédée?

Oui, en ce qu’elle tente de représenter le quotidien dans un souci d’hyperréalisme. Il s’agit encore d’une écriture inspirée de résurgences personnelles, bien que les histoires réelles soient augmentées pour faire apparaître la théâtralité. Les dialogues sont denses, toutes les intentions sont révélées, mais se sont les pulsions de mort et de vie des personnages qui agissent de manière souterraine. Mon désir est d’aller au fond des choses, même si cela implique de creuser les zones d’ombres. Dans les deux cas, je souhaite donner accès à une partie de la réalité, celle à laquelle on n’assiste que par le trou de la serrure.

Le couple, est-ce un enfer ou une bénédiction?

Le couple est une source intarissable de questions sans réponses, c’est pourquoi on ne cesse d’écrire sur l’amour. Il est une bénédiction infernale lorsqu’il permet des moments de grâce où l’autre est complètement en phase avec notre être et, en ce cas, j’en suis toujours romantiquement à la recherche. Or, si l’enfer c’est les autres, pour reprendre le concept d’intersubjectivité propre à Sartre, le couple est un enfer béni, puisque «pour obtenir une vérité quelconque sur moi, il faut que je passe par l’autre». L’un se pose donc en miroir de l’autre et, dans une sorte de jeu de reflets, les deux partis raffinent leur connaissance d’eux-mêmes, ce qui peut parfois être douloureux, mais qui est aussi essentiel à l’évolution d’un individu… parce qu’idéalement, on devrait tous mourir un peu moins bêtes.

Est-ce que vous diriez de votre théâtre qu’il est féministe?

Je me questionne sur la pertinence d’accoler cette étiquette aux femmes qui écrivent. Un homme qui écrit, écrit-il du théâtre masculiniste? Un homosexuel, du théâtre homosexuel? Dans le champ amoureux interroge la relation homme-femme. Est-il possible d’être en couple aujourd’hui? D’être fidèle à l’autre? Quels enjeux intimes maintiennent deux personnes dans le lien affectif? Nécessairement, la perspective sur le sujet est féminine, féministe, puisque je suis une femme qui écrit et qui vit son féminisme au quotidien, mais ma pièce ne peut se réduire à cette dénomination. Cela dit, le féminisme a fait en sorte que les femmes peuvent écrire sans être mises à l’index et c’est pourquoi j’estime qu’il est fondamental de cultiver un sens de l’histoire et des luttes.

Votre pièce est-elle un reflet de votre génération?

Il m’est difficile d’affirmer que ce que j’écris est le reflet de ma génération, puisque je suis simultanément en train de la vivre, de l’expérimenter et de l’être. Dans le champ amoureux fait évoluer un couple à l’ère de sa déconstruction et Table rase s’inscrit en faux contre la dissolution du tissu social actuel. Or les deux textes traduisent ma vision du monde et, dans le cas du second, celle des six membres du collectif. Si je me fis sur les thèmes abordés, soit l’amour, la bière, la sexualité, la mort, la perte de repères, le primat de l’autre et la lente puberté, je partage sûrement quelques référents avec les gens de mon âge. Les textes s’appuient sur des réalités qui me sont familières, celles de jeunes artistes-travailleurs autonomes-serveurs-baristas, blancs et privilégiés, j’imagine que j’exprime quelque chose sur une certaine génération. Tout compte fait, je crois que ce passage dans la vingtaine reste le lieu de multiples pérégrinations et que, de génération en génération, nous devons certainement nous poser les mêmes questions.

Parlez-moi de la relation créatrice qui vous lie à Brigitte Poupart.

C’est une certaine intuition qui nous a poussées, mes amies et moi, à faire appel à Brigitte, il y a deux ans. Nous savions qu’elle était une artiste audacieuse, carburant au péril et à la création, mais nous ignorions qu’elle était une véritable va-t-en-guerre. Au fil du travail, nous nous sommes reconnues à travers une vision commune du monde. C’est une certaine sensibilité au politique, une lucidité sur les rapports humains, une tonalité un peu tragique, un sens de l’humour caustique qui fonde notre relation artistique. En elle, j’ai trouvé un mentor, une artiste que j’admire, qui me fait confiance et qui me pousse à me dépasser. Sa combativité m’influence et me nourrit. À travers la passation de ses connaissances et de son expérience, notamment auprès de Robert Gravel, un fil se tisse et nous lie. Dans l’écriture de dialogues, comme dans l’écriture scénique, nous parlons des langues qui se répondent.

Dans le champ amoureux

Texte: Catherine Chabot. Mise en lecture: Brigitte Poupart. Avec Catherine Chabot et Emmanuel Schwartz. À la Maison de la culture Maisonneuve le 19 août 2015.

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