Critiques

On ne badine pas avec l’amour : Enfants du siècle

En montant cette pièce inclassable d’Alfred de Musset, Claude Poissant, le nouveau directeur artistique du Théâtre Denise-Pelletier, ouvre avec finesse, intelligence et poésie sa première véritable saison.

Quand il écrit cette œuvre dont le titre sonne comme un proverbe, l’enfant prodige du romantisme relève de graves déceptions. Il vient de vivre une rupture amoureuse très douloureuse avec la brune et volontaire George Sand, et ce marivaudage qui tourne au drame en porte certainement les cicatrices. Les «héros», Camille et Perdican, sont cousins, ont été élevés ensemble, et on veut les marier (elle a dix-huit ans, sort tout droit de son couvent; il en a vingt-cinq, comme l’auteur, justement, arrive de Paris, tout frais émoulu de son doctorat). Ils sont amoureux l’un de l’autre, mais l’orgueil va tour à tour déjouer les élans de leur cœur.

Autre désillusion pour Musset : le surdoué des lettres n’arrive pas à se faire jouer. Il décide donc de ne plus écrire que pour être lu. La structure d’On ne badine pas avec l’amour, qui fait partie de ses Comédies et Proverbes, porte la marque de la liberté formelle qu’il se donne alors ; elle convient bien d’ailleurs à ses œuvres dont le cadre fantaisiste et un peu irréel,  dont l’apparente désinvolture masquent la profondeur.

Claude Poissant a mis en scène par tableaux fluides aux enchaînements souples cette histoire qui, en trois de jours, nous fait passer de la cour du château du baron, père de Perdican et oncle de Camille, à son salon, puis à la place du village, retourner au château, dans la salle à manger, nous retrouver dans la chambre de la jeune fille, pour revenir au village et aller rejoindre les amoureux à la fontaine où ils jouaient, enfants, et où ils s’affrontent devenus grands… Perdican y trouve là des accents qui rappellent la douloureuse lucidité de Lorenzaccio. Dans la tragique scène finale, il ira rejoindre celle qu’il aime à la chapelle et l’écho donnera une résonance solennelle à leurs tardifs aveux.

Aucun réalisme dans la mise en œuvre des artisans : ils ont conçu un spectacle limpide, vivant mais épuré, qui laisse toute la place à l’élégance du texte. Si le cadre historique et social est celui d’un village, entre son château et sa place, le décor géométrique de Simon Guilbaut fait de cette histoire de «bavardage, de vanité et de colère», selon les dires mêmes de Perdican, un drame de tous les temps. Marc Sénécal, par ses costumes, d’un classicisme sans âge, contribue à rapprocher de nous ces personnages si directs, d’une si franche honnêteté que certaines répliques en ont l’air contemporaines. On ne s’étonne pas d’ailleurs de voir arriver à vélo la gouvernante ou le précepteur.

La bande sonore d’Éric Forget évoque les aspirations et les tourments des deux protagonistes, avec ce violoncelle qui annonce l’entrée de Camille, tout de blanc vêtue, ou l’orgue de Haendel qui remplit l’espace dans un moment de grande tension. Mais c’est Musset et sa mélancolie qu’on retrouve dans la charmante Chanson de Fortunio (en fait, tirée du Chandelier du même auteur) et la nostalgique pavane du XVIe siècle dont quelques notes viennent clore la représentation.

Difficile d’ailleurs de ne pas penser à Musset en voyant évoluer le blond Francis Ducharme, très «enfant du siècle» avec sa fougue, son cynisme de façade et son désir d’amour absolu. La retenue qui est un des caractéristiques stylistiques de Poissant marque par contre le jeu attentif, énergique, mais presque roide d’Alice Pascual. Toute en simplicité de tenue et de mouvements, sa Camille semble jusqu’aux dernières scènes toute imprégnée de ses dix années de couventine.

On ne badine pas avec l’amour appartient à la sensibilité romantique qui pratique le mélange des genres et mêle élans du cœur et passages comiques. Un peu comme chez Shakespeare, les personnages burlesques viennent alléger la tension psychologique. En Blazius, le précepteur, et Bridaine, le curé (les noms, déjà, font sourire) Denis Roy et Martin Héroux nous offrent un duo hilarant et… quelques pas de danse. Un trio, en fait, si l’on compte la précieuse et ridicule dame Pluche de Christiane Pasquier. Un chœur, étonnant héritage antique, représente le monde des villageois tout en décrivant l’action ou se faisant l’écho des pensées de Perdican.

Bref, si vous voulez entendre la voix touchante, légère et grave à la fois, toujours libre, d’un dramaturge rarement joué au Québec, réservez-vous un siège pour cette «soirée dans un fauteuil».

On ne badine pas avec l’amour

Texte d’Alfred de Musset. Mise en scène de Claude Poissant. Une production du Théâtre Denise-Pelletier présentée jusqu’au 24 octobre 2015.

Marie-Christiane Hellot

Collaboratrice de JEU depuis plus de 20 ans, elle est chargée de cours à l'Université de Montréal.

Un commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *