Entrevues

Jeunes compagnies de théâtre et pandémie : Le souffle court

Paméla Dumont, comédienne, autrice et fondatrice du Théâtre de La Foulée, et Gabrielle Lessard, comédienne, autrice et fondatrice du Théâtre PAF, font partie des heureuses élues dont les jeunes compagnies de théâtre ont survécu à la pandémie. C’est à bout de souffle, mais avec les yeux brillants d’espérance, que les deux créatrices lancent un appel à la solidarité.

De l’avis de Gabrielle Lessard, le confinement a servi de lentille grossissante à la société : elle a pu mieux voir que plusieurs enjeux sont criants dans le milieu des arts. Elle aborde notamment les efforts que les artistes doivent déployer afin de garder la tête hors de l’eau : « Toute notre énergie est consacrée à autre chose qu’à la création. C’était comme ça en temps normal, et ça a empiré avec la pandémie. Nous sommes obligé·es de tout faire : faire de l’administration, écrire de nouveaux projets, trouver des lieux de résidence, etc. Nous avions déjà de la difficulté à tout faire par nous-mêmes, et la situation actuelle a rendu la recherche de collaborateurs et collaboratrices encore plus complexe. Nous n’avons même plus les moyens d’engager des concepteurs et conceptrices avec ce que nous recevons présentement. »

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Elle ajoute néanmoins que le confinement a permis l’éclosion d’une nouvelle solidarité dans le monde du théâtre, chose qui aurait dû être présente depuis longtemps : « Le fait que nous devions nous charger de tout montre clairement à quel point c’est un domaine fragile. C’est précaire et bâti sur de l’air. Si le monde du théâtre fonctionnait de façon moins individualiste, nous aurions pu beaucoup plus nous entraider. C’est ce que nous avons essayé de faire durant le confinement. Malheureusement, le théâtre est géré selon un modèle capitaliste. La compétition les un·es avec les autres est très forte même si on ne le veut pas. La pandémie n’a pas créé le chaos, elle a mis une loupe dessus. On avait appris à le dompter, mais la situation actuelle a simplement donné un autre coup de pied dans ce chaos-là. Il n’y a pas de place pour tout le monde. Il y a des joueurs et joueuses qui ne survivront pas si ça continue comme ça dans le grand hôtel capitaliste. Il y a un énorme besoin de solidarité dans l’univers du théâtre»

Un vent de changement

Les enjeux psychologiques et économiques qui secouent présentement le monde des arts ont fortement influencé le processus de création de Gabrielle Lessard, tout comme celui de Paméla Dumont. En ce qui concerne celle-ci, les nombreuses dénonciations d’agressions sexuelles et de violences à caractère sexuel survenues durant l’été ont nourri l’écriture déjà entamée de Lolita n’existe pas. Elle s’interroge entre autres sur l’irrépressible propension de la société de culpabiliser les jeunes femmes dans les situations d’agression et ose espérer que c’est l’un des nombreux sujets d’actualité auxquels le confinement nous aura permis de réfléchir en tant que communauté. « Il est plus que temps, en 2020, qu’on se rende compte du réflexe malsain que nous avons comme société. On veut toujours mettre le blâme sur quelqu’un. Quand on regarde l’héroïne de Lolita n’existe pas, on a envie de la traiter d’agace, de dire que c’est de sa faute, alors qu’en vérité, c’est absolument faux. Tellement de femmes sont traitées injustement dans ces situations-là, et j’ai eu envie d’en parler. »

C’est le statut précaire des artistes et artisan·es du milieu de la culture qui, pour sa part, a vraiment ébranlé Gabrielle Lessard. « Il va y avoir plus de respect et de reconnaissance pour chaque concepteur et conceptrice au sein des créations de PAF. Il va aussi y avoir un refus de produire une pièce si nous sommes en dessous d’un certain budget. Je veux qu’on prenne le temps de faire de la recherche, de trouver la bonne façon de dire les choses. Nous allons devoir trouver de nouvelles manières de faire de l’argent, nous allons aussi devoir apprendre à déléguer. Il faut faire des spectacles à la hauteur de notre talent. On a commencé à instaurer de la recherche-création plutôt que de se concentrer uniquement sur la production. Faire le choix de la recherche-création est une prise de position politique quant à la nécessité de ralentir les choses pour des motifs de bien-être collectif. De façon générale, en société, nous pensons toujours en termes de productivité, et tout le temps qui n’a pas été mis à produire quelque chose est considéré comme du temps perdu. Ce n’est tellement pas le cas ! Il faut qu’il y ait un certain laisser-aller. J’ai tenté d’appliquer cette philosophie de vie là durant la pandémie. J’ai eu peur de ne pas être assez proactive et de perdre ma place, mais aujourd’hui je sais que si c’est ce qui arrive, alors ce sera ça. »

[media-credit name= »Sarah Hini » align= »alignleft » width= »212″][/media-credit]

Malgré l’étrange période que traverse le monde des arts de la scène, le Théâtre de La Foulée a su tirer son épingle du jeu même en période de pandémie. De l’entraide, il y en a eu, et celle-ci doit perdurer selon sa directrice générale et artistique Paméla Dumont, qui estime que sa situation aurait pu être bien pire : « Nous avons eu une chance inouïe au Théâtre de La Foulée. Depuis ma sortie de l’école, je travaille sur un projet dont la genèse vient entièrement de moi. La pièce Lolita n’existe pas était presque achevée à la veille du confinement. Elle en était à l’étape de la production sèche, c’est-à-dire qu’il nous fallait encore travailler sur la scénographie. Le 12 mars, nous étions en train de présenter notre pièce dans un théâtre de Coaticook. Nous avions pu, avant ça, la produire dans plusieurs salles multidisciplinaires et à la salle de l’École supérieure de théâtre de l’UQÀM. Si nous n’avions pas eu la chance de faire vivre notre spectacle dans quelques lieux de diffusion avant l’annonce du confinement, j’ignore où La Foulée en serait aujourd’hui. ». C’est grâce à ces quelques représentations ainsi qu’au bouche-à-oreille et aux recommandations de divers gérant·es de salle que le spectacle pourrait bien figurer dans la programmation alternative de différentes Maisons de la culture pour la saison prochaine.

Même si les effets de cette crise mondiale ont été majoritairement négatifs pour le milieu théâtral, les artistes ont eu le temps de réfléchir et un vent de changement semble être prêt à se lever. Mènera-t-il à un virage vers une société plus à l’écoute de ses créateurs, de ses créatrices et de leurs besoins ?

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