Critiques

Jonathan : la figure du goéland : Voir au-delà des limites des corps

Si la libre adaptation de l’œuvre de Richard Bach Jonathan : la figure du goéland propose une réunion scénique entre comédiennes non handicapées et comédiens vivant avec un handicap, elle marque surtout par son surprenant mélange de danse contemporaine et d’astuces scénographiques. En plus de mettre en lumière la richesse d’un bassin méconnu d’interprètes, la pièce aborde des thématiques liées à la différence, au sens de la communauté et aux limites que l’on s’inflige. Certes, elles raisonnent un peu plus fort lorsque les artistes présentant un handicap s’en emparent, mais le jeu de l’ensemble de la distribution bouleverse. Ce qui n’empêche pas le spectacle d’avoir une part d’humour, qui se concrétise, par exemple, par des clins d’œil discrets à la culture populaire.

Marie-Andrée Lemire

Jonathan – Jon – goéland malheureux et frustré, est tenu d’une main de fer par sa communauté et par son père, qui en est le chef. Pourtant, il a le sentiment de pouvoir être plus, de pouvoir faire mieux. Notamment grâce au type de vol alternatif qu’il développe et qu’il souhaite aussi léger et acrobatique que celui des moineaux. Défiant l’autorité de son père, il se risque à une plongée à grande vitesse au beau milieu des voitures et frôle la mort. Le patriarche, rebuté par cette imprudence qui a déjà coûté la vie à la mère de Jon, décide d’envoyer ce dernier en exil. Réfléchir, prendre la pleine responsabilité de ses actes et en comprendre les répercussions sur ceux et celles qui l’entourent : autant d’objectifs rejetés en bloc par Jon. Ce fils qui cherche si intensément à avoir une simple discussion avec son père se voit condamné à un voyage introspectif. Il restera éloigné des siens pendant plusieurs années, trouvera des réponses, mais surtout une quête : fendre l’armure paternelle pour atteindre l’amour originel qu’elle recouvre.

Le metteur en scène Jon Lachlan Stewart réussit à enrichir le postulat de base somme toute assez convenu : la confrontation enfant-parent et le besoin d’émancipation. L’investissement physique de son équipe est remarquable. Tour à tour immobile, puis emportée par des mouvements rapides, lents, dansants… On est également touché·es par l’utilisation qui est faite des béquilles des comédiens. De soutien quotidien, elles se transforment en ailes d’oiseaux sur scène. Elles ne sont plus la représentation d’un manque à combler, mais la matérialisation d’un atout. Une image puissante qui place toute la distribution sur un pied d’égalité, ce qui constitue d’ailleurs le fil conducteur du spectacle : le corps a les limites qu’on lui impose. Quant à l’esprit, gardez-le libre et la force sera avec vous ! On ne saurait manquer de souligner les traits d’humour et les références à la culture populaire qui contribuent à dédramatiser les moments graves et solennels, comme les scènes de passation de pouvoir entre le maître et l’élève, ou celles de conflits avec le père.

Fait notable : le spectacle est bilingue. Narration en français, actions en anglais et sous-titres projetés dans les deux langues. N’est-ce pas après tout l’un des propos de la pièce que de promouvoir l’élargissement de nos horizons ? Le texte ne souffre aucunement de cette accommodation, puisqu’il reste fluide et compréhensible.

Un voyage initiatique et chorégraphique

La deuxième partie du spectacle se concentre sur l’exil de Jon. Tout commence par des enregistrements des voix des comédien·nes qui remplacent leurs échanges directs. Une belle trouvaille technique qui donne une impression d’écho et illustre la notion de télépathie introduite dans l’histoire. Et pour traduire l’apprentissage physique du héros, le metteur en scène opte pour une gestuelle de danse contemporaine. Transcendant et hypnotisant, le rythme nous transporte dans l’élévation corporelle et spirituelle de ces oiseaux de bon augure. C’est également le moment parfait pour laisser libre cours aux prouesses de Luca « Lazylegz » Patuelli, danseur et chorégraphe bien connu de la scène internationale. On passe tout de même assez près d’une certaine ostentation puisque ses démonstrations n’apparaissent pas toujours justifiées. En revanche, lorsque Yousef Kadoura – charismatique Jon – se met de la partie, on assiste à un duo empreint de poésie. Après une chorégraphie haletante, dont le sens est laissé à la libre interprétation du public, on commence néanmoins à sentir que la proposition s’épuise, et que, comme le voyage de Jon, la conclusion semble s’étendre à l’infini.

Marie-Andrée Lemire

C’est le bémol majeur que l’on peut formuler à propos de ce spectacle. Alors que tout au long du récit, la quête de Jon, les astuces de mise en scène, le bilinguisme, l’humour et les projections – bien que victimes de caprices techniques lors de la première – se tiennent, on a la sensation que Jon Lachlan Stewart peine à conclure. Le énième échange entre Jon et son père paraît ainsi forcé, tout comme les déambulations du chœur qui ne sont plus réellement pertinentes. Au moment où la lassitude menace d’emporter le public sans retour possible, le dénouement arrive enfin. Et l’on apprend que le père souhaitait simplement voir son fils voler de ses propres ailes, au sens figuré il va sans dire. Une leçon que l’on pouvait facilement deviner bien plus tôt.

Il n’est pas toujours nécessaire de tout expliquer ni de tout comprendre. Parfois, les émotions véhiculées par des comédiennes et des comédiens aux parcours variés et aux sensibilités différentes suffisent à nous faire réfléchir. Et à ce titre, Jonathan : la figure du goéland réussit au-delà de toute espérance.

Jonathan : la figure du goéland

Texte : Jon Lachlan Stewart, librement inspiré de l’œuvre de Richard Bach. Mise en scène : Jon Lachlan Stewart. Traduction : Marilyn Perreault. Assistance à la mise en scène et régie : Chloé Ekker. Chorégraphies : Luca « Lazylegz » Patuelli. Scénographie : Julie Vallée-Léger. Costumes : Sophie El Assaad. Éclairages : Tiffanie Boffa. Conception sonore : LEFUTUR. Projections : Francis-Olivier Métras. Direction de production : Chad Dembski. Direction technique : Marie Lépine. Avec Prince Amponsah, Yousef Kadoura, Marilyn Perreault, Luca « Lazylegz » Patuelli, Julie Tamiko Manning et Lesly Velázquez. Une coproduction de Surreal SoReal et de Geordie Theatre, présentée à la Salle Fred-Barry du Théâtre Denise-Pelletier jusqu’au 11 décembre 2021.

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