Critiques

The One Dollar Story : L’inextricable question des descendances hippies (à 1 $ ?)

THE ONE DOLLAR STORY 1

Elle arrive sur scène en trombe, déjà pétrie de contradictions. « Est-ce que je m’assois ? Non, oui, non… ». Sophie Desmarais ploie sous un sac à dos lourd qui fait deux fois sa taille, avant de l’envoyer balader par terre, non sans s’être masturbée auparavant en évoquant un certain John, « sans enfant même si je suis sa fille ». 

Au Théâtre Prospero, ce début fracassant esquisse le cadre dans lequel vont se déployer des enjeux générationnels amples et profonds. Avec le personnage ébouriffant de Jodie Casterman, de mère connue mais de père plus incertain, on quitte d’emblée les rives du réalisme pour plonger dans la psyché d’une jeune femme qui, à l’occasion de la recherche de ses origines, remonte le fil d’une vie aux arêtes brisées. 

Cette pièce fort réjouissante de Fabrice Melquiot, mise en scène par Roland Auzet, reconstitue le décor d’une Amérique de la Beat Generation et dresse le portrait d’une variété d’individus exotiques, qui tous furent un jour reliés par leurs relations sexuelles, et une certaine idée de la liberté. La trame sonore fait jouer Leonard Cohen à plein régime, période crépusculaire. L’ombre du créateur de « Suzanne » plane d’ailleurs sur la quête des origines de l’héroïne. Mieux vaut aller voir le spectacle pour en découvrir les liens tissés entre Cohen et la protagoniste. Sans trop en révéler, on pense au documentaire Marianne et Leonard : mots d’amour, sorti en 2019, où témoignent des enfants devenu·es adultes, pour qui tout n’avait pas été que « peace and love ». 

THE ONE DOLLAR STORYMaxime Robert-Lachaine

Fauve blessé

Dans ce « récit-théâtre pour une actrice », dixit le programme de soirée, la construction dramaturgique avance en pointillé et circonvolutions, avec parfois le risque d’égarer le public entre deux digressions poético-psychédéliques, voire pornographiques. C’est ainsi, par ondes concentriques, que le personnage en quête de son père biologique donne à son histoire la dimension d’un mythe. 

Or cette approche fait mouche. Sophie Desmarais réussit si bien à capter l’attention pendant 1h30, et sans baisse d’énergie, que le dénouement final arrive presque sans que l’on s’y attende. Épatante, la comédienne incarne son personnage avec une dureté de fauve blessé dans l’écrin impeccable que lui a dessiné le scénographe Cédric Delorme-Bouchard.

L’Amérique de tous les excès surgit d’un plateau quasiment nu, avec, pour tout décor, un frigo aux trois quarts vide, une vieille radio et du mobilier en aluminium. Sous une lumière blafarde de gare d’autobus, le monologue de The One Dollar Story fait naître une galerie de personnages bigarrés, marginaux et marginales retraité·es au fond de l’Oregon ou dans une roulotte de Venice Beach, agent de sécurité convaincu d’avoir vu des extraterrestres ou millionnaire solitaire. 

Avec la précision chirurgicale d’un Stephen King dans ses descriptions (chaque menu détail compte, du logo de la casquette au petit nom attribué au cactus), l’écriture imagée de Fabrice Melquiot fait aussi penser aux portraits de l’auteur Jean-Paul Dubois, lauréat du prix Goncourt en 2019. Voilà un spectacle qui ausculte la liberté et ses parts d’ombre, en donnant envie de relire L’Amérique m’inquiète de Jean-Paul Dubois ou encore Allen Ginsberg ou Jack Kerouac.   

The One Dollar Story

Texte : Fabrice Melquiot. Mise en scène : Roland Auzet. Voix : Pascale Bussières. Assistance à la mise en scène : Valery Drapeau et Sandy Caron. Scénographie et lumières : Cédric Delorme-Bouchard. Avec Sophie Desmarais. Une coproduction du Groupe de la Veillée et d’ACT Opus (France), présentée au Théâtre Prospero jusqu’au 16 avril 2022.

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