Critiques

Lolita n’existe pas : Féminisme soft

Paméla Dumont roman Vladimir

La pièce de Paméla Dumont et le roman de 1955 de Vladimir Nabokov, Lolita, sont inspirés de la même histoire vraie, celle d’une adolescente américaine, Florence Sally Horner, datant de 1948. La fillette de 11 ans avait été surprise en train de voler par un homme se prétendant policier qui l’entraînera à travers les États-Unis pendant deux années usant de faux prétextes.

À quelques détails près, le texte reprend ici les grandes lignes de cette histoire sordide où le pédophile, qui venait d’ailleurs de sortir de prison dans la vraie vie, l’amène d’abord en vacances à Atlantic City puis, lui faisant croire au décès de sa mère, la convainc de le suivre jusqu’à San Jose en Californie, où il l’inscrit à l’école en se faisant passer pour son père. La Lolita de Dumont a plutôt 14 ans et l’homme, plus que le double de cet âge. 

Par le ton et le vocabulaire utilisés, le texte vise vraisemblablement un public adolescent afin de le sensibiliser à un sujet de nature plus que délicate. C’est pertinent et courageux. 

Paméla Dumont roman VladimirPATRICE TREMBLAY

Ainsi, sont abordées toutes les questions inhérentes à une telle problématique, malheureusement vieille comme le monde – sur le pouvoir de séduction, l’apprentissage de la liberté, le désir et la sexualité, la déviance, les fantasmes masculins, les abus et les agressions – quoiqu’aucune ne trouve véritablement de réponse dans le spectacle. De fait, la pièce ne propose pas de regard véritablement neuf sur l’archétype de la « lolita ». 

Dans une approche qui se veut nuancée et sans jugement, les comédien·nes, soit l’autrice elle-même et Sylvio Ariola dans les rôles principaux, sont irréprochables d’ambiguïté. La metteuse en scène, Valery Drapeau, privilégie donc un certain flou artistique pour exposer les enjeux évoqués sans tenter d’imposer une vision subjective. 

Tout en bois, le décor simple et futé de Julie Charrette sert à la fois comme dépanneur, motel de plage et maison mobile. Les éclairages de Nicola Dubois se veulent évocateurs des émotions vécues tout en restant d’une grande sensibilité lors des scènes intimes. Neutralité semble être ici le mot d’ordre. 

Fantasme masculin 

Il ne faut pas s’y tromper cependant. Sans aucun doute, Paméla Dumont et Valery Drapeau n’endossent en rien l’idée colportée par certain·es lecteurs et lectrices de Nabokov, comme le cinéaste Stanley Kubrick dans son adaptation de 1962, de la possibilité d’un amour véritable entre un homme d’âge mûr et une mineure. Elles montrent plutôt tous les rouages d’un fantasme et d’un pouvoir masculins basés sur la manipulation et le mensonge. 

Paméla Dumont roman VladimirPATRICE TREMBLAY

Dès le départ, le titre du spectacle ne laissait place à aucune interprétation. On peut y lire, d’une part, que les « lolitas », en tant que jeunes séductrices, n’ont jamais existé et qu’il s’agit essentiellement du fruit d’esprits masculins pervers. D’autre part, il suggère, plus tragiquement encore, que les jeunes filles abusées par des hommes adultes n’ont pas voix au chapitre, qu’elles sont invisibilisées par une société qui ne veut surtout pas les voir. 

Reste que la démarche « objective » utilisée fait en sorte qu’un malaise est présent tout au long du spectacle de près de 90 minutes. Dans le contexte des violences faites au femmes ici et ailleurs de nos jours, le trouble ira grandissant au diapason de celui ressenti par la jeune fille, qui finit par comprendre que les agissements de son gentil « sauveur » n’ont jamais rien eu de normal.

Et de grandes questions demeurent à la sortie de la salle : dans la foulée du mouvement #metoo et des scandales exposés fréquemment dans les médias, le propos de la pièce n’est-il pas déjà dépassé par la réalité ? Est-ce qu’une position davantage tranchée permettrait de pousser plus loin la réflexion ? Avec ce souci constant des créatrices de ne pas exprimer une position plus claire, peut-on parler alors d’une pièce féministe ?

Lolita n’existe pas

Texte : Paméla Dumont. Mise en scène : Valery Drapeau. Conseils dramaturgiques : Mathilde Aubertin H. et Emmanuelle Jetté. Lumières : Nicola Dubois. Scénographie : Julie Charrette. Conception sonore : Francis Rossignol. Costumes : Léonie Blanchet. Avec Sylvio Arriola, Paméla Dumont et Alexandre Ricard. Une production du Théâtre de la Foulée présentée à la salle Fred-Barry du Théâtre Denise-Pelletier jusqu’au 22 octobre 2022.

Un commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *