Critiques

Les Glaces : Avouer pour avancer

Quatre pièces Les Glaces Licorne

Quatre pièces (Les Glaces à La Licorne, Lolita n’existe pas à la salle Fred-Barry, Le gardien des enfants au Prospero et Sucré seize (huit filles) dans les Maisons de la culture) abordent au même moment le sujet des agressions sexuelles. Cette synchronicité théâtrale pertinente, cinq ans après #metoo, symboliserait-elle un point de non-retour quant à ce qui est devenu intolérable dans notre société ?

Avec Les Glaces, Rébecca Déraspe signe un texte convaincant au sujet du viol en nous présentant deux hommes dans la quarantaine qui refusent de reconnaître leur responsabilité dans une agression survenue 25 ans plus tôt. Bien installés dans leur vie et leur carrière à Montréal, ils sont invités à retourner à Rivière-du-Loup par leur victime, dont le fils a, lui aussi, commis l’injustifiable.

Quatre pièces Les Glaces LicorneSuzane O`Neill

La pièce, au diapason de l’actualité des dernières années, démontre qu’on ne guérit probablement jamais de telles blessures physiques et mentales. Qui plus est, non seulement les agresseurs et les témoins veulent oublier ou négliger les détails sordides, réfuter leur culpabilité ou leur complicité muette, mais le sexisme systémique, en outre, s’érige trop souvent devant la vérité. 

La dramaturge ne signe pas, ici, un pamphlet. Elle nous invite à poursuivre avec elle une réflexion en cours. En fouillant les angles morts de cette problématique sociétale, le texte donne à voir les positions des plus modérées aux plus radicales à ce sujet. Des moments carrément drôles, savamment placés dans le spectacle, viennent également relâcher la tension inhérente à ce débat.

En ce sens, évitant les clichés, la mise en scène de Maryse Lapierre est subtile et impeccable. Elle et plusieurs des interprètes nous arrivent de Québec. Les comédien·nes jouent d’ailleurs avec conviction et justesse des personnages, hommes et femmes, ni tout blancs, ni tout noirs.

Dans le rôle des victimes, Valérie Laroche et Marine Johnson sont troublantes. Debbie Lynch-White, en sœur allergique au baratin, frappe dans le mille. Anna Beaupré Moulounda, dans la peau de l’amoureuse qui découvre le pot aux roses, tout autant. Il fait aussi bon de revoir Daniel Gadouas au théâtre, en père bienveillant de l’un des deux violeurs. Enfin, Christian Michaud et Olivier Normand interprètent les rôles délicats des agresseurs en marchant sur un fil mince, entre humanité et cruauté.

Quatre pièces Les Glaces LicorneSuzane O`Neill

Émotions

Les émotions qu’ils et elles expriment nous arrachent tantôt des larmes, tantôt un début de colère. La musique et la présence d’un chœur ajoutent au tableau d’ensemble en scandant le mal être des corps et la confusion des esprits. 

Les Glaces démontre que la boucle de la violence pourrait ainsi continuer de tourner sans fin. Prenant acte du silence pesant des personnages masculins, les femmes doivent malheureusement prendre les choses en main. Les victimes comme leurs amies et les mères et les conjointes. C’est ce qui se déroule sur scène et, faut-il l’admettre, encore aujourd’hui, dans un monde sous l’emprise du pouvoir des hommes. 

Cet enjeu dépasse les questions de consentement ou, même, de culpabilité et d’individualité. Au contraire des agresseurs dans la pièce, n’est-il pas temps de reconnaître, sans y apposer de bémol,  ce qui se passe depuis trop longtemps en y faisant face. Avouer pour avancer.

Les Glaces

Texte : Rébecca Déraspe. Mise en scène : Maryse Lapierre. Assistance à la mise en scène : Julie Brosseau-Doré. Décor : Julie Lévesque. Costumes : Dominique Giguère. Lumières : André Rioux. Musique : Chloé Lacasse. Vidéo : Lionel Arnould. Avec Anna Beaupré Moulounda, Daniel Gadouas, Marine Johnson (à Montréal, Repentigny et Rivière-du-Loup), Valérie Laroche, Éléonore Loiselle (à Québec), Debbie Lynch-White, Christian Michaud et Olivier Normand. Une coproduction de La Manufacture et du Théâtre La Bordée présentée au Théâtre La Licorne jusqu’au 5 novembre 2022, au Théâtre Alphonse-Desjardins de Repentigny du 23 novembre au 26 novembre 2022, au Centre culturel Berger de Rivière-du-Loup le 1er décembre  2022 et au Théâtre La Bordée de Québec du 10 janvier au 4 février 2023.

Un commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *