Critiques

Pacific Palisades : Spirales de l’autofiction

Bonjour appelle Guillaume Corbeil

Evelyne de la Chenelière entre en scène et se présente : « Bonjour, je m’appelle Guillaume Corbeil. » Dans la très intime salle Jean-Claude Germain du Centre du Théâtre d’Aujourd’hui, le personnage-auteur raconte la fin de sa relation avec son amoureuse et la perte de repères qui s’ensuit. Hébété, happé par la peine, Guillaume s’abrutit dans le défilement sans fin de son fil de nouvelles Facebook. Il tombe sur une publication relatant un fait divers : Jeffrey Alan Lash, un Américain de Pacific Palisades, quartier résidentiel chic de Los Angeles, est retrouvé mort dans le coffre de sa voiture en 2015 dans des circonstances douteuses. 

À la manière du protagoniste du film Blow-Up de Michelangelo Antonioni, Corbeil est fasciné par cette histoire, notamment par les détails mystérieux entourant la vie de Lash : des milliers d’armes découvertes dans son garage, ainsi que des munitions et de l’argent. La victime aurait aussi affirmé être un extraterrestre… Il décide d’enquêter sur place et prend, le jour même, l’avion pour la ville des anges. Il rencontrera dans ses pérégrinations des personnes ayant fréquenté l’homme, qui contribueront à former le portrait d’un individu se créant des personnalités multiples pour tenter (peut-être) de fuir une vie terne, monotone et triste.

Bonjour appelle Guillaume CorbeilNicolas Descoteaux

À travers l’heure et quart que dure la pièce en neuf parties, et à l’instar de Jeffrey Lash, Guillaume navigue d’une identité à une autre. Il se fait passer pour son ancienne copine en se connectant à ses médias sociaux ; il emprunte le nom (et les vêtements) de celui dont il loue le logement ; à la manière d’un Paul Auster dans City of Glass, il disparaît entièrement de sa vie sans laisser de traces. Son enquête obsessionnelle dans la ville de tous les artifices le fait glisser de l’observation objective à une aventure hallucinée qui évoque la trilogie hollywoodienne de David Lynch (Lost Highway, Mulholland Drive, Inland Empire).

Doublures et spirales

Oui, les références, notamment celles au film et au roman noirs, sont nombreuses dans ce monologue d’une heure et quart, mené avec beaucoup d’aplomb par Evelyne de la Chenelière. Comme dans la plupart des pièces à la J’aime Hydro, semble régner, du moins au départ, une forme franche  épurée, laissant toute la place à la recherche et à l’authenticité du propos (fait divers, entrevues, démarche explicite, etc.). Bien entendu, tout n’est pas aussi simple qu’il y paraît. On s’en rend compte au fur et à mesure que l’espace derrière l’actrice s’ouvre et s’approfondit. Guillaume, appuyé par la mise en scène sobre mais surprenante du talentueux Florent Siaud, mime les codes du genre tout en développant une réflexion sur la fiction : son importance dans la construction identitaire, les frontières poreuses qui la séparent et la rapprochent du réel, ses mécanismes de mise en abyme, entre rêve et cauchemar, précipice et espoir, théâtre et son double. Reviendra-t-il à lui ? Trouvera-t-il les réponses qu’il cherche ? Cette obsession, cette fuite volontaire vers la déconstruction, réussira-t-elle à le ramener à lui-même ?

Deux citations rappellent d’ailleurs le combat intérieur que se livre l’auteur. La première, tirée de la nouvelle « I Hope I Shall Arrive Soon » de Philip K. Dick, sert de constat de départ à la fable : « Reality is that which, when you stop believing it, doesn’t go away » (la réalité est ce qui ne disparaît pas quand on cesse d’y croire). La deuxième, célèbre leitmotiv des X-Files, décrit le désir du personnage autofictionnalisé : « I want to believe » (Je veux croire).

Bonjour appelle Guillaume CorbeilNicolas Descoteaux

Dans l’aire de jeu, qui se déplie comme une boîte de Pandore, les projections photo et vidéo (intérieur de l’appartement, coupures de journaux, itinéraires Google Maps, prises de vue de Los Angeles, etc.) cèdent la place à des séquences subjectives, plus abstraites, obsédantes. On pourrait sombrer dans le glauque, dans le trash, pourtant il n’en est rien. C’est là que rayonne le talent de conteur de Guillaume Corbeil qui maintient, tout au long de son récit en spirale, une légèreté de ton particulièrement bien dosée, heureuse, menée par une Evelyne de la Chenelière visiblement très à l’aise dans son rôle, et très en forme, qui parvient à passer de la voix d’un personnage à celle d’un autre en un instant, toute en nuances et en fluidité. 

Dans cet étrange miroir aux alouettes, c’est d’ailleurs l’ensemble des éléments de la production (son, lumière, projections, jeu, texte) qui s’harmonisent, sans lourdeur, sans heurts et sans accrocs afin d’offrir au public un savoureux moment de théâtre postmoderne.

Pacific Palisades

Texte : Guillaume Corbeil. Mise en scène et conseil dramaturgique : Florent Siaud. Assistance à la mise en scène : Juliette Dumaine. Scénographie et costumes : Romain Fabre. Direction technique : Marcin Bunar. Éclairages : Nicolas Descoteaux. Musique : Julien Éclancher. Vidéo : David B. Ricard. Direction de production : Martin Emond. Avec Evelyne de la Chenelière. Une coproduction des Songes turbulents, compagnie de création, de l’Espace Jean Legendre et du Théâtre du Trillium, en codiffusion avec le Centre du Théâtre d’Aujourd’hui, présentée au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui jusqu’au 5 novembre 2022.

2 commentaires

  1. Paul Pawelski dit :

    Voilà la critique que j’aurais voulu écrire si j’avais existé.

  2. Philippe Mangerel dit :

    “23 octobre 2022 à 4:06”
    Vous êtes passé à deux minutes de l’erreur 404 !

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