Critiques

Celle qui marche loin : Leçon d’histoire

Coproduction compagnie québécoise Ombres

Coproduction de la compagnie québécoise Ombres Folles et de RoiZIZO théâtre de Bretagne, cette captivante épopée convoque un imaginaire exaltant et terrifiant à la fois, celui des grandes expéditions du commerce de la fourrure au début du 19e siècle. Au profit d’intérêts européens ou américains, ces voyages périlleux, notamment à travers les Rocheuses, n’étaient jamais entrepris sans l’aide d’Autochtones, qui servaient de guides et d’interprètes. 

Celle qui marche loin raconte l’histoire de Marie Iowa Dorion, une des rares femmes à avoir pris part à ces expéditions. Née en 1786, descendante de nomades, cette jeune Siouse Iowa établie à Saint-Louis, au bord du Mississippi (Louisiane française), se marie avec Pierre Dorion, un coureur des bois métis qui, comme elle, parle plusieurs langues et qui, poussé par son épouse, s’engage auprès d’une compagnie américaine. Mais rester au coin du feu à broder, très peu pour cette femme pleine d’aplomb qui tient tête à son mari alcoolique : elle sera du voyage, mère courage trimballant ses deux enfants en bas âge, et traversera même trois fois les Rocheuses, survivant seule en montagne en combattant un ours ou en fumant la viande de son cheval pour subsister.

Coproduction compagnie québécoise OmbresMaison Théâtre

Une « remarquable oubliée »

Avec un sens aigu de l’image, les interprètes-marionnettistes Maude Gareau et Gildwen Peronno orchestrent les mouvements fluides de ce théâtre d’objets, composant des tableaux magnifiques et évocateurs. Outre l’interprétation de Marie, de Pierre et des autres protagonistes, la directrice et le directeur artistique des compagnies créatrices assument également leur rôle de Québécoise et de Breton dans une narration joyeusement farcie d’anachronismes et de ruptures de ton, ne laissant jamais oublier le point de vue d’où il et elle parlent, et donc notre regard du 21e siècle sur un passé forcément troué. Car c’est bien à la faveur de notre double intérêt, relativement récent, et pour l’histoire des femmes et pour celle des Autochtones que ce récit nous parvient. Dans le programme, on salue Serge Bouchard, qui a rappelé les hauts faits de Marie Iowa Dorion (Elles ont fait l’Amérique, en coll. avec Marie-Christine Lévesque, Lux Éditeur, 2011), comme ceux d’autres femmes et hommes, « remarquables oubliés », autochtones et aussi canadien·nes français·es, qui furent indispensables aux ambitions territoriales du conquérant anglais et des jeunes États-Unis d’Amérique.

D’abord, une mise en contexte efficace vient rétablir les faits quant à la prétendue « découverte » de l’Amérique en 1492, en faisant remonter l’établissement de ses premiers et premières habitant·es bien en amont. Le pourtour de l’Amérique du Nord est tracé sur le sol avec une simple corde et, en quelques gestes, la violence de l’Histoire apparaît : des billes dispersées figurant les mille groupes autochtones qui peuplaient ce territoire sont hélas ! vite éliminées de la carte à l’arrivée des Européen·nes.

Cette introduction prépare les jeunes à suivre les aventures de Marie, qui se déploient dans l’espace délimité au sol ou sur une table dressée entre deux caissons à roulettes, avec maquettes, figurines d’animaux, ours en peluche, scies et bûches. Telle la bande sonore d’un film, la musique orchestrale, signée Olivier Monette-Milmore, donne une dimension épique à ce microthéâtre : tantôt dramatique, tantôt mélancolique, elle soutient véritablement le spectacle.

L’intrépide Marie et ses exploits ne sont désormais plus anonymes. Dans la salle, les jeunes (dernier cycle du primaire et premier cycle du secondaire) étaient tout ouïe, et leur participation à la discussion qui suivait en disait long sur leur fascination. Bravo à Ombres Folles et RoiZIZO théâtre d’avoir rendu si vivant ce beau portrait d’une femme et de son époque. 

Celle qui marche loin

Texte, mise en scène, scénographie et interprétation : Maude Gareau et Gildwen Peronno. Assistance à la création, musique et régie : Olivier Monette-Milmore. Costumes : Anna Lereun. Éclairages : Alan Floc’h. Regards extérieurs : Marina Le Guennec et Jacques Newashish. Confection d’objets : Éloïse Caron. Une production d’Ombres Folles (Québec) et de RoiZIZO théâtre (Bretagne), présentée à la Maison Théâtre jusqu’au 30 octobre 2022.

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