Critiques

Pas d’chou kale pour les cassés : L’art de la nuance au cœur de la tornade

sujet violences sexuelles éminemment

Le sujet des violences sexuelles est éminemment d’actualité dans la société comme sur les scènes théâtrales, qui en sont souvent le reflet. Si l’on a vu fleurir régulièrement cette thématique dans les productions récentes, rares sont celles qui arrivent à ce point à mêler les points de vue, sans simplifications, lorsqu’on remonte le fils des récits. L’approche se fait ici à la faveur d’une écriture solide, qui n’hésite pas à manier l’humour et le cru dans un même mouvement, mais aussi d’une mise en scène assurée, doublée d’une direction d’acteurs hors pair ; le tout signé Lauréanne Dumoulin, sortie du conservatoire de Québec en 2021. La même année, elle recevait une bourse pour du mentorat d’écriture (avec Isabelle Hubert) et une mise en lecture au Théâtre Périscope. Ce spectacle est sa première mise en scène, et l’essai démontre une maîtrise sûre et une très belle maturité. C’est aussi une rampe de lancement pour le Collectif de la Machine à moudre (créé par les deux sœurs Dumoulin, Lauréanne et Chloé, issue de l’univers musical), qui se questionne particulièrement sur la manière de nourrir l’attrait pour le théâtre dans une société postpandémique. Leur spectacle est en soi une formidable réponse. 

Saluons d’abord le choix d’un dispositif bifrontal, qui glisse le public au plus près de l’action, comme invisible dans cette cuisine de restaurant, au milieu des échanges houleux qui vont bientôt avoir lieu. Deux îlots métalliques sont au centre du plateau, un évier d’un côté, flanqué d’un vestiaire, la caisse et son comptoir de l’autre. Les gradins sont entrecoupés de divers accès vers ce qu’on devine être le grand réfrigérateur, puis il y a la salle à manger et les toilettes. Entre une jeune femme souriante, à l’allure décidée. Erika débute son quart de travail, une heure avant le service de 17h30. Les gestes sont rodés, la bonne humeur et la musique, de mise. Erika accueille un « Nouveau »  – ça sera son nom, ou « 19 », car à la plonge les gens ne restent jamais très longtemps –, qui est en fait le cousin de Marco, le serveur et l’amoureux d’Erika. 

Ce jeune est comme en décalage. Naïf ou gaffeur dans ses questions, il ne comprend pas les blagues d’Erika. C’est pourtant lui qui parviendra à déverrouiller le réfrigérateur, duquel proviennent des bruits de coups. Marco en sort la tête en sang. Juste après arrivera Claire, la sommelière, en même temps qu’on apprendra que celle-ci a été violée par Marco et que Fred, le chef, l’a frappé et enfermé, une fois qu’il a su ce qui s’était passé. Ces révélations et sorties de placard – ou ici de frigo – auraient presque des allures de vaudeville si la teneur de ces propos n’était pas aussi terrible. Et c’est avec un grand sens de la narration et du rythme que le récit se déroule alors. 

sujet violences sexuelles éminemmentDavid Mendoza Hélaine

Décortiquer le cycle de la violence

Au départ de son projet, Dumoulin s’est demandé : « que faire avec les agresseurs, avec les gens qui ont été dénoncés ? ». Elle souhaitait également « explorer le cycle de la violence qu’on peut voir dans une relation toxique déclinée sur plusieurs personnages », peut-on lire dans le dossier de presse, tout en posant la question des responsabilités. Cela conduit à une myriade de réflexions, de pas de côté, de prises de parole intenses, hésitantes, pour chaque protagoniste, qui se traduisent en autant d’états de jeu, de corps, en autant de modulations vocales, magnifiés par des propositions lumineuses et sonores subtiles. 

Étreintes, éclats, menaces, sidérations : la partition est d’une grande variété, avec toujours la poésie et la crudité du propos mêlées, dans une tentative répétée de trouver l’expression juste. Les attitudes physiques sont travaillées au scalpel, presque chorégraphiées par moments, tellement les corps des cinq interprètes crient chaque état, que ce soit les explosions de Fred ou d’Erika, le chapelet d’étapes qu’égrène Claire narrant son viol ou, à l’inverse, la posture fléchie de Marco finissant par avouer, après les trous noirs, le souvenir de la soirée qui le met en cause et donc sa responsabilité.

Chaque couple ou ex-couple (Erika/Marco, Claire/Fred) a une scène d’explication, avec une belle solution scénique pour nous faire entrer dans le réfrigérateur avec Claire et Fred : les tables de l’îlot central s’écartent, les lumières se bleuissent. On garde en tête ce cri de Claire, lorsqu’elle dit que Marco a volé son corps et que Fred a volé son instant de parole en « l’obligeant » à faire le récit du viol. On retient aussi la justesse des confrontations, la précisions de chaque émotion, comme une manière essentielle de pouvoir approcher avec respect un tel sujet.

Pas d’chou kale pour les cassés

Texte et mise en scène : Lauréanne Dumoulin. Assistance à la mise en scène : Maria Alexandrov. Œil extérieur : Blanche Gionet-Lavigne. Mentorat à l’écriture : Isabelle Hubert. Scénographie : Béatrice Lecomte-Rousseau. Conception sonore : Chloé Dumoulin et Maxime Fortin. Éclairages : Simon Rollin. Costumes : Émily Wahlman. Direction de production : Thomas Royer. Avec David Biron, Eliot Laprise, Antoine Paré-Poirier, Nathalie Séguin et Ines Syrine Azaiez. Une production du Collectif de la Machine à moudre, présentée au Théâtre Premier Acte jusqu’au 19 novembre 2022.

Un commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *