Critiques

Rebota rebota y en tu cara explota : Fureur, fous rires et couteaux

performances rappellent raison passion

Il est de ces performances qui nous rappellent la raison de notre passion pour les arts du spectacle vivant, pour la parole lancée comme un cri, pour la faculté de l’artiste à incarner son message. C’est d’autant plus fort quand une personne seule arrive à saturer l’air lui-même de sa présence et à faire pénétrer le public dans sa réalité. Agnés Mateus conquiert la scène et l’assistance de La Chapelle dès les premiers instants de la production, plusieurs fois récompensée depuis sa création en 2017 à Barcelone, Rebota rebota y en tu cara explota (Ça rebondit, ça rebondit et ça t’éclate en pleine face).

En pleine possession de ses moyens, la performeuse à l’énergie explosive et à la logorrhée hilarante aborde de front le féminicide, la passivité de la société eu égard à la violence envers les femmes et tourne en dérision la masculinité toxique ainsi que les nombreux stéréotypes associés aux rôles féminins et à la place de la femme dans l’imaginaire collectif.

L’œuvre présente plusieurs fragments reliés les uns aux autres par des séquences filmées en plans larges, et projetées sur l’écran de fond de scène, qui montrent des cadavres de femmes abandonnés dans des lieux publics (friches industrielles, stationnements de supermarchés, arrêts d’autobus, etc.) comme autant de déchets. Chacun de ces fragments pourrait être un chapitre d’un essai-manifeste à la King Kong théorie de Virginie Despentes. 

Oreilles sensibles, ne vous abstenez pas, mais soyez prévenues : ce n’est pas un spectacle qui fait dans la douceur. Mateus lance son offensive en scandant tout un florilège d’insultes faites aux femmes. L’énumération n’a pas de fin. Dans un autre tableau, son collaborateur, l’artiste pluridisciplinaire Quim Tarrida, fait défiler à l’écran les noms de toutes celles qui ont été assassinées en Espagne dans les dernières années par ordre chronologique (la liste est insoutenable). La performeuse rythme, dans une autre partie, une chanson particulièrement misogyne (comme il y en a tant, par ailleurs, dans le reggaeton et dans la musique pop en général) en aiguisant des couteaux dans le noir sur des affûteuses électriques, provoquant des flammèches. Ça crie, ça crisse, ça crispe.

performances rappellent raison passionQuim Tarrida

Colère et distance critique

Rebota rebota n’est pourtant pas sans humour, loin de là. On rit – beaucoup – et souvent aux larmes. L’analyse du schéma narratif des histoires les plus connues (qu’il s’agisse de contes de fées, de films ou de romans) est à se tordre tant les personnages féminins suivent un schème similaire, pauvre, absurde, soumis qu’ils sont au pire du comportement masculin. La femme attend (ou dort 100 ans), l’homme arrive et l’embrasse ou la viole dans son sommeil (rien que de très normal), et puis il et elle se marient. Mateus souligne ainsi l’absence de réflexion des auteurs masculins sur la destinée de leurs personnages et leur trop grande dépendance aux clichés.

Agnés Mateus n’a aucune difficulté, non plus, à se moquer d’elle-même. Elle entre dans l’aire de jeu avec un masque de clown, sous une musique assourdissante. Elle portera plus tard une robe meringue de mariée, puis un autre accessoire qui donnera lieu à une anecdote délicieuse, insolite et ridicule dans les coulisses du service à la clientèle d’une compagnie internationale. Jonglant avec les langues comme avec des balles rebondissantes, elle truffe son texte en espagnol de références à la ville et au pays qu’elle investit. À croire qu’elle a vécu à Montréal toute sa vie tant ses clins d’œil sont justes. 

performances rappellent raison passionQuim Tarrida

Derrière elle, des surtitres apparaissent en français et en anglais, mais ne suivent pas nécessairement toutes ses paroles. La performeuse, en effet, s’emporte parfois et s’éloigne du texte pour exprimer une colère intarissable et justifiée. Le décor lui-même se retourne contre elle ; on n’aurait jamais cru, par exemple, pouvoir utiliser la phrase « manger un seau de paillettes » ou « s’enfouir la tête dans le sable » aussi littéralement. Pour se détacher de l’émotivité d’un propos éminemment personnel et difficile, et par le fait même bouleversant et obsédant, non seulement pour elle, mais aussi pour les spectateurs et les spectatrices, elle se sert de l’humour pour donner un contrepoint critique à sa performance. 

C’est dans la réunion de ces deux extrêmes, entre le fou rire et la fureur, que la finesse de son art se dévoile derrière l’hyperbole, et que la pertinence de son réquisitoire brille : se souvenir des violences et des morts est un devoir, comme l’est l’impossibilité de pardonner aux agresseurs et à ceux qui les laissent faire.

Rebota rebota y en tu cara explota

Conception et mise en scène : Agnés Mateus et Quim Tarrida. Son, vidéo et photographie : Quim Tarrida. Lumières : Laura Morin. Traduction et surtitrage : Marion Cousin. Avec Agnés Mateus. Une coproduction du Festival TNT – Terrassa Noves Tendències 2017, d’Antic Teatre et de Konventpunzero, en partenariat avec l’Institut Ramon Llull, le Cercle Culturel catalan et AC/E, présentée à La Chapelle Scènes Contemporaines jusqu’au 8 novembre 2022.

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