Dossier JEU 186 ∙ Guerre et paix

La guerre et la paix nous regardent

© Julie Artacho

Pour nous du Québec, qui vivons dans un pays relativement calme et prospère, immense privilège qu’on ne mesure pas toujours, la guerre peut paraître une réalité distante, car nos contemporain·es ne l’ont pas vécue chez nous. Pourtant, ces derniers mois, difficile d’en faire abstraction et de continuer à profiter de la paix qui est la nôtre, comme si de rien n’était.

La soudaine agression russe en Ukraine, au cœur de l’Europe, a remis à l’ordre du jour les questions de défense stratégique et les menaces de conflits à grande échelle. Comment rester insensibles, alors que les images dans les médias nous rappellent régulièrement que des dizaines de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants ont connu et connaissent encore, plus d’un an après, une mort aussi absurde que tragique ? Mais des guerres, il y en a toujours qui sévissent quelque part sur la planète, notamment en Afrique, où elles font des victimes qu’on ne voit pas toujours. Que pouvons-nous y changer, avec les moyens qui sont les nôtres, ceux de l’art ?

Devant de telles catastrophes humaines, nous avons au moins le devoir de continuer à nous informer, de ne pas banaliser, de ne pas nous laisser distraire, de rester à l’affût de ce qui se passe. Penser aux lendemains. Ce sont quelques-unes des motivations ayant poussé l’équipe de rédaction de Jeu à concocter ce dossier « Guerre et paix », 18 ans après celui intitulé « Théâtre et guerre » (Jeu 117, 2005.4). Si le conflit, élément dramatique essentiel, constitue la base du théâtre, ce dernier peut aussi servir à panser des plaies, à apaiser, aider à comprendre l’incompréhensible, voire permettre la survie en temps de guerre. Plusieurs des textes que vous lirez ici sont de forts témoignages sur de tels possibles.

La plupart de ces articles viennent ou parlent de l’étranger, mais le théâtre québécois, au fil des décennies, depuis Tit-Coq et jusqu’à aujourd’hui, n’a pas occulté les conflits armés dans le monde, comme nous le rappelle le panorama esquissé par Marie Labrecque, qui a copiloté ce dossier avec moi. L’auteur Guillaume Lapierre-Desnoyers, qui a accepté de paraître en couverture de ce 186e numéro de Jeu, nous offrait en novembre dernier Tu ne me croiras pas, une œuvre puissante sur les ravages quotidiens d’une guerre fratricide dont les camps belligérants, sans être nommés, évoquaient fortement le conflit le plus médiatisé actuellement. Il témoigne en ces pages de son désir de toucher les gens pour qu’ils se sentent solidaires des êtres humains victimes de ces grandes dévastations.

Théâtres sans frontières

Parmi ceux qui sont confrontés dans leur chair à une réalité chaotique intenable dont on ne voit pas la fin, Guy Régis Jr, l’auteur haïtien et ami du Québec, à la barre du festival Quatre Chemins de Port-au-Prince, signe un texte pour dire l’importance de la création artistique en pleine débâcle – c’est le mot qu’il emploie. Quant au critique ukrainien Serhii Vasyliev, il nous a fait parvenir un article courageux sur l’état du théâtre dans son pays malmené, mentionnant au passage certaines dérives d’exclusion chez les artistes mêmes.

En Biélorussie, voisine de l’Ukraine mais alliée de Moscou, est née une compagnie dissidente et militante, le Théâtre Libre de Minsk, qui poursuit aujourd’hui son action en exil sur les routes du monde et que Margaux Szuter nous présente. Notre rédactrice Anne-Marie Cousineau se penche pour sa part sur les œuvres documentaires de Maison Ravage, la compagnie belge dirigée par Adeline Rosenstein, dont le public montréalais a pu voir trois épisodes du spectacle-fleuve Laboratoire poison au FTA 2022. Quant à Guylaine Massoutre, elle nous plonge dans les écrits post-shoah de Charlotte Delbo, qui a survécu à l’enfer des camps nazis, notamment grâce au théâtre. Toutes ces œuvres nourrissent la résilience, en misant sur la bienveillance, voire sur l’humour, pour redonner au monde son humanité. Il en va de même avec la pièce La Guerre du Chilien Oscar Castro, créée aussi en camp de concentration, mais sous Pinochet cette fois, qu’analyse pour nous Suzie Wordofa, et dont le véritable sujet pourrait bien être la paix.

Nous avons tenu à ce que le mot « paix » apparaisse dans le titre de ce dossier, car il faut garder espoir d’un avenir meilleur. Caroline Mangerel a répertorié pour nous des démarches de réconciliation, de résilience et de guérison, prenant d’innombrables formes : de l’art-thérapie au théâtre citoyen, communautaire, engagé, documentaire. Les visées de ces approches artistiques donnant la parole à toutes les parties prenantes convergent en un « théâtre des pacifismes », qui, sur tous les continents, sert la paix et le vivre-ensemble. Plus que jamais, l’humanité en a bien besoin.

Raymond Bertin

À propos de

Journaliste dans le domaine culturel depuis 40 ans, Raymond Bertin a collaboré à divers médias à titre de critique de livres et de théâtre (Voir, Lurelu, Collections) et a été rédacteur pour plusieurs institutions du milieu. Membre de l’équipe de rédaction de JEU depuis 2005, il en a assumé la rédaction en chef de 2017 à 2023 et a porté, au fil des ans, son intérêt sur toutes les formes de théâtre d’ici et d’ailleurs. Il œuvre également comme enseignant à la formation continue dans un collège montréalais.