Entrevues

Cinq questions à Lara Kramer, chorégraphe et danseuse

© Stefan Petersen

L’artiste multidisciplinaire Lara Kramer, d’origine anishinaabe et mixte, est de la première génération dont la famille n’a pas fréquenté les pensionnats autochtones. Comme chorégraphe et danseuse inspirée par la transmission entre générations, son œuvre en est toutefois imprégnée. Après s’être produite partout dans le monde, elle présente à Espace Libre un programme double composé des pièces Windigo et Them Voices.

Une telle rétrospective est une belle reconnaissance. Est-ce qu’il s’agit des mêmes chorégraphies ou certaines choses ont changé ?

C’est un plaisir de pouvoir présenter ces deux œuvres ensemble. Elles ont été développées davantage et elles ont évolué. Je désire toujours rester en mode exploratoire afin de préserver un espace où de nouvelles connaissances peuvent intervenir. Les changements émergent lorsqu’on se permet de prendre des risques et de se réinventer en repoussant les limites des œuvres. Donc, je dirais que oui, les chorégraphies se sont transformées.

© Alex Côté

Reprendre ce travail ne signifie-t-il pas aussi que les choses n’ont pas beaucoup évolué dans notre vision de la colonisation depuis Windigo (2018) ?

Quand j’ai commencé cette pièce en 2016, j’étais intéressée par l’idée de dialogue et de récits à propos de l’interprétation contemporaine de ce qu’est le windigo [NDLR : créature surnaturelle, maléfique et anthropophage provenant de la mythologie des Premières Nations algonquiennes]. Par ailleurs, l’extraction des ressources, le capitalisme, la destruction de l’environnement et leurs impacts sur les territoires et les communautés autochtones, cela n’a en rien évolué. Changement? Il n’y a jamais eu de changement de paradigme. La colonisation et les génocides ont atteint de nouveaux sommets.

Conséquemment, la résistance demeure quelque chose de fondamental pour vous comme créatrice ?

Je crois que la résistance sera toujours comprise dans mon travail. Comme j’ai entrepris la démarche d’apprendre la langue anishinaabemowin et que je suis engagée dans un processus de création et de partage, l’importance de mon agentivité et de mon expression culturelle qui est d’être et de comprendre, tout cela continuera de servir d’acte de résistance. Le progrès peut être lent, mais comme narrateurs, agents de changements et artistes, nous avons cette chance de mettre de l’avant des actions vigoureuses, des rêves et des espoirs pour servir les générations futures.

Votre solo Them Voices est une création fort différente en termes de style et de contenu ?

C’est une pièce très intime qui entremêle le récit et l’imaginaire qui sont à la fois fictifs et non fictifs. La fusion de l’expérience et de l’imaginaire m’importe beaucoup et émerge à n’importe quel moment dans la chorégraphie. D’une certaine manière, ceci est présent dans chacune de mes œuvres. Mis à part le style et le contenu, Them Voices, comme moment tournant artistique, m’aide à enrichir ma méthode et élargit ma compréhension du voyage dans le temps.

Qu’est-ce qui vous attend après ce pas en avant effectué dans votre travail ?

Je vais me dédier à la recherche et au partage de ma démarche. Mes récits vont continuer de se baser sur le processus et la guérison. J’ai commencé à collaborer avec de talentueux et réputés artistes autochtones issus de L’Île de la Tortue [nom accordé au continent nord-américain par les Premiers Peuples]. J’ai hâte de voir ce qu’on va pouvoir imaginer et créer ensemble.

Rétrospective — Lara Kramer est présentée à Espace Libre du 8 au 10 février 2024.