Œuvre classique souvent présentée sur scène, dont trois fois au même Théâtre Denise-Pelletier, ce spectacle aux accents d’autofiction présente un récit vu à travers les souvenirs de Tom, personnage principal et narrateur. On y découvre une famille au père absent dont les enfants jeunes adultes, Tom et Laura, gravitent dans l’orbite mortifère de leur mère Amanda, une Marie-Hélène Thibault très en forme. Un ami de Tom, Jim, s’ajoutera au tableau un peu plus tard.
Lors de la création de The Glass Menagerie, en 1943, Tennessee Williams lui-même insistait sur le caractère libre de sa pièce, sur l’impressionnisme dont il la voulait imprégnée, manifestation de la brume que dépose la mémoire sur les événements lointains. Sous la houlette d’Alexia Bürger, La ménagerie de verre floute les références historiques, mais aussi plusieurs repères sociaux au profit d’une actualisation dont l’ironie semble le ressort principal.
Certes, comme pour beaucoup de ces créations d’une autre époque, La ménagerie de verre n’échappe pas à un besoin de recontextualisation, notamment dans la mesure où le passé magnifique qu’évoque Amanda à tout bout de champ en se remémorant sa jeunesse, la popularité pétillante de cette ci-devant southern belle autour de laquelle se bousculaient les prétendants, s’inscrit ostensiblement dans la gloire passée du Sud esclavagiste. Le regard en coin très appuyé que jette Tom au public lorsqu’Amanda peint avec emphase le portrait de ses aïeux, propriétaires de plantations, de leur style de vie raffiné et des nombreux « serviteurs » qui assuraient leur prospérité constitue un commentaire astucieux, dont la limpidité va droit au but sans modifier le texte.
Cependant, on reste perplexe devant le ton employé dans la narration. Pourquoi cette ironie qui imprègne chaque phrase, tant dans l’expression verbale que dans le langage corporel du narrateur ? On comprend la nécessité d’exprimer une distance par rapport à l’œuvre originale, mais ce regard critique est déjà bien établi par la démarche de mise en scène. Cette manière affectée de présenter le récit est d’ailleurs assez caractéristique de la performance de Fabrice Yvanoff Sénat, qui semble, dès le tout début du spectacle, vouloir commenter sur le texte plutôt que le livrer. On l’a vu plus naturel et plus subtil sur scène, notamment dans Hégémonie, où son personnage naviguait dans les eaux troubles de la recherche de son identité sexuelle.
Du quatuor tragique au vaudeville
On déplore que ce ton mal ajusté détourne par moment le spectacle vers la comédie de mœurs, ou du moins vers une légèreté mal à propos faisant ombrage au pathos délicat de l’œuvre. Il y a lieu, par ailleurs, de s’interroger sur la nécessité d’une nouvelle traduction. L’adaptation que fait Fanny Britt du texte de Williams apporte à l’œuvre des éléments de style et de vocabulaire visant un public jeune et québécois. Or ces éléments, tout à fait appropriés dans le cadre d’une telle remise à neuf, sont trop peu assumés et ont pour corollaire de gommer les repères historiques sans pour autant transposer l’action dans une réelle modernité.
L’hybridité historique est toutefois particulièrement réussie dans la conception musicale de Frannie Holder, qui instaure une atmosphère sonore très particulière. Jouant avec des rengaines d’antan et des références hyper actuelles, elle souligne avec efficacité le mélange de nostalgie et de désir de vivre à tue-tête qui caractérise le personnage principal.
Le personnage tragique d’Amanda résonne dans celui de Tom qui, lui, ne veut pas dilapider sa jeunesse à travailler dans un entrepôt. Il cherche des dérivatifs dans la poésie, et dans les lieux de perdition où les corps exultent. Le cinéma, les récits des autres, vivre par procuration, c’est tout ce qu’il cherche à fuir. Dans cet avatar du dramaturge, on lit toute la culpabilité et le déchirement d’un jeune homme dont dépend le destin d’un être sans défense — sa sœur — mais qui ne saurait endiguer l’élan vital et créatif qui bouillonne en lui.
Quelque peu bousculée, la sensibilité bouleversante du texte de Tennessee Williams se manifeste néanmoins tout au long du spectacle. On voit Laura anéantie par les piques de sa mère, on ressent l’espoir désespéré d’Amanda, la frustration grandissante de Tom et le regard doux-amer sur le passé d’un homme profondément marqué par les tendresses et les pertes cumulées de son histoire familiale.
Texte : Tennessee Williams. Traduction : Fanny Britt. Mise en scène : Alexia Bürger. Assistance à la mise en scène et régie : Ariane Brière. Scénographie : Patrice Charbonneau-Brunelle. Costumes : Elen Ewing. Éclairages : Étienne Boucher. Musique : Frannie Holder. Maquillages et coiffures : Justine Denoncourt-Bélanger. Mouvement : Wynn Holms. Dramaturgie : Alexandra Pierre. Avec Thomas Derasp-Verge, Fabrice Yvanoff Sénat, Elisabeth Smith, Marie-Hélène Thibault. Une production du Théâtre Denise-Pelletier, présentée au Théâtre Denise-Pelletier jusqu’au 9 avril 2024.
Œuvre classique souvent présentée sur scène, dont trois fois au même Théâtre Denise-Pelletier, ce spectacle aux accents d’autofiction présente un récit vu à travers les souvenirs de Tom, personnage principal et narrateur. On y découvre une famille au père absent dont les enfants jeunes adultes, Tom et Laura, gravitent dans l’orbite mortifère de leur mère Amanda, une Marie-Hélène Thibault très en forme. Un ami de Tom, Jim, s’ajoutera au tableau un peu plus tard.
Lors de la création de The Glass Menagerie, en 1943, Tennessee Williams lui-même insistait sur le caractère libre de sa pièce, sur l’impressionnisme dont il la voulait imprégnée, manifestation de la brume que dépose la mémoire sur les événements lointains. Sous la houlette d’Alexia Bürger, La ménagerie de verre floute les références historiques, mais aussi plusieurs repères sociaux au profit d’une actualisation dont l’ironie semble le ressort principal.
Certes, comme pour beaucoup de ces créations d’une autre époque, La ménagerie de verre n’échappe pas à un besoin de recontextualisation, notamment dans la mesure où le passé magnifique qu’évoque Amanda à tout bout de champ en se remémorant sa jeunesse, la popularité pétillante de cette ci-devant southern belle autour de laquelle se bousculaient les prétendants, s’inscrit ostensiblement dans la gloire passée du Sud esclavagiste. Le regard en coin très appuyé que jette Tom au public lorsqu’Amanda peint avec emphase le portrait de ses aïeux, propriétaires de plantations, de leur style de vie raffiné et des nombreux « serviteurs » qui assuraient leur prospérité constitue un commentaire astucieux, dont la limpidité va droit au but sans modifier le texte.
Cependant, on reste perplexe devant le ton employé dans la narration. Pourquoi cette ironie qui imprègne chaque phrase, tant dans l’expression verbale que dans le langage corporel du narrateur ? On comprend la nécessité d’exprimer une distance par rapport à l’œuvre originale, mais ce regard critique est déjà bien établi par la démarche de mise en scène. Cette manière affectée de présenter le récit est d’ailleurs assez caractéristique de la performance de Fabrice Yvanoff Sénat, qui semble, dès le tout début du spectacle, vouloir commenter sur le texte plutôt que le livrer. On l’a vu plus naturel et plus subtil sur scène, notamment dans Hégémonie, où son personnage naviguait dans les eaux troubles de la recherche de son identité sexuelle.
Du quatuor tragique au vaudeville
On déplore que ce ton mal ajusté détourne par moment le spectacle vers la comédie de mœurs, ou du moins vers une légèreté mal à propos faisant ombrage au pathos délicat de l’œuvre. Il y a lieu, par ailleurs, de s’interroger sur la nécessité d’une nouvelle traduction. L’adaptation que fait Fanny Britt du texte de Williams apporte à l’œuvre des éléments de style et de vocabulaire visant un public jeune et québécois. Or ces éléments, tout à fait appropriés dans le cadre d’une telle remise à neuf, sont trop peu assumés et ont pour corollaire de gommer les repères historiques sans pour autant transposer l’action dans une réelle modernité.
L’hybridité historique est toutefois particulièrement réussie dans la conception musicale de Frannie Holder, qui instaure une atmosphère sonore très particulière. Jouant avec des rengaines d’antan et des références hyper actuelles, elle souligne avec efficacité le mélange de nostalgie et de désir de vivre à tue-tête qui caractérise le personnage principal.
Le personnage tragique d’Amanda résonne dans celui de Tom qui, lui, ne veut pas dilapider sa jeunesse à travailler dans un entrepôt. Il cherche des dérivatifs dans la poésie, et dans les lieux de perdition où les corps exultent. Le cinéma, les récits des autres, vivre par procuration, c’est tout ce qu’il cherche à fuir. Dans cet avatar du dramaturge, on lit toute la culpabilité et le déchirement d’un jeune homme dont dépend le destin d’un être sans défense — sa sœur — mais qui ne saurait endiguer l’élan vital et créatif qui bouillonne en lui.
Quelque peu bousculée, la sensibilité bouleversante du texte de Tennessee Williams se manifeste néanmoins tout au long du spectacle. On voit Laura anéantie par les piques de sa mère, on ressent l’espoir désespéré d’Amanda, la frustration grandissante de Tom et le regard doux-amer sur le passé d’un homme profondément marqué par les tendresses et les pertes cumulées de son histoire familiale.
La ménagerie de verre
Texte : Tennessee Williams. Traduction : Fanny Britt. Mise en scène : Alexia Bürger. Assistance à la mise en scène et régie : Ariane Brière. Scénographie : Patrice Charbonneau-Brunelle. Costumes : Elen Ewing. Éclairages : Étienne Boucher. Musique : Frannie Holder. Maquillages et coiffures : Justine Denoncourt-Bélanger. Mouvement : Wynn Holms. Dramaturgie : Alexandra Pierre. Avec Thomas Derasp-Verge, Fabrice Yvanoff Sénat, Elisabeth Smith, Marie-Hélène Thibault. Une production du Théâtre Denise-Pelletier, présentée au Théâtre Denise-Pelletier jusqu’au 9 avril 2024.