Critiques

Les Petits Désordres : (Dé)constructions identitaires

© Mathieu Prezelin

« Je m’appelle Soraïda. Je m’appelle, je m’appelle, ça répond pas. » La pièce commence par cette phrase entêtante, répétée jusqu’à l’absurde, qui donne le ton au reste du spectacle : il sera question d’identité, de manière frontale et désinvolte, par le corps, le mouvement et la parole. L’interprète et chorégraphe se lance ici dans une réappropriation des événements de sa vie, et le résultat est à la fois satisfaisant, grinçant et dynamique.

À la fois tendre et brutale, cette pièce de danse autofictionnelle place son unique interprète entre deux rectangles blancs. L’un, fortement éclairé, se dresse verticalement et sert de miroir autant que de mur ; l’autre, horizontal, délimite la moitié de l’aire de jeu et est surplombé d’une simple ampoule de lampe. Entre ces deux blocs de blancheur, donc, l’artiste promène une table basse en bois, dont elle se sert comme appui pour sa tête, comme bouclier, mais aussi comme radeau ou comme bélier.

La structure est simple, voire répétitive : un court fragment de récit personnel suivi d’une danse montrant l’effet de l’anecdote sur la vie de la performeuse. Les épisodes que la créatrice raconte tournent autour de son adoption – déchirement, reconstitution. Partie de sa République dominicaine natale, elle se retrouve, très jeune, dans sa nouvelle famille de Trois-Pistoles. Elle monologue sur ses rapports avec les autres, de la difficulté, même pour son père adoptif, de bien prononcer son prénom, des impressions de son entourage, sans compter les tirades racistes auxquelles les personnes noires sont confrontées des millions de fois dans leur vie : « Le rythme, ils ont ça dans le sang », « Ils sont pas pressés, ce monde-là », « Est-ce que tu bronzes en été ? » et autres inepties lancinantes, stupides et inévitables.

Langage original et personnel

Les segments dansés décrivent ce qui se passe de mots, ou plutôt ce qui se dit mieux sans eux : son état – d’esprit et de corps, puisqu’il s’agit bel et bien de sa peau, de son corps, jugé, touché, questionné, remis en question, de sa physicalité, sa burqa de chair, comme dirait Nelly Arcan. C’est que ces nombreux épisodes montrent le besoin pour les autres de la définir, alors même que ces tentatives la déstabilisent et qu’elle doit, à chaque fois, retrouver son aplomb. C’est d’ailleurs ce qu’on voit bien dans son langage chorégraphique : partant généralement de mouvements imperceptibles, elle monte l’intensité progressivement vers un déploiement de son corps dans l’espace, du tremblement immobile aux coups de poings.

On pourrait s’attendre à une certaine lourdeur du propos, mais c’est avec un ton souvent badin que l’artiste exprime ses séismes intérieurs. Il faut dire qu’elle joue de l’ironie avec un doigté souvent impeccable. L’ensemble est également merveilleusement soutenu par une esthétique minimaliste signifiante. L’éclairage horizontal à forte intensité, qui démultiplie sa silhouette sur le mur blanc, produit un effet très intéressant qui illustre le sujet avec intelligence.

Caron s’inscrit dans un courant d’affirmation identitaire qui s’organise autour de la résilience face au racisme ordinaire, aux (micro)agressions, aux trajectoires de vie surprenantes et à l’altérité par le développement d’un langage scénique individuel, sans nécessité de justification. Pour n’en nommer que quelques-unes, Mélanie Demers en fait une démonstration glorieuse dans son Cabaret Noir (2022), Chi Long en mêle et démêle les fils dans She and the Other(s) (2025) et Phara Thibault suit un objectif similaire avec son très touchant monologue autobiographique Chokola (2023).

C’est donc dans cette lignée que se situent Les Petits Désordres, où, par le micromouvement et le fragment narratif, Soraïda Caron montre les déséquilibres trouvés sur son chemin, qu’elle transforme avec adresse en éléments constitutifs de son identité. Voilà donc une démonstration forte et exemplaire d’un discours à la fois critique et porteur, exprimé dans une performance… à saisir au vol. Espérons de plus nombreuses représentations dans l’avenir !

© Mathieu Prezelin

Les Petits Désordres

Chorégraphie, texte et interprétation : Soraïda Caron. Musique : Antoine Létourneau Berger. Décor : Le Tourniquet. Scénographie : Soraïda Caron et le Tourniquet. Accompagnement dramaturgique : Marie-Hélène Gendreau. Lumière, direction technique et régie son : Lucie Bazzo. Costumes : Soraïda Caron. Une production de Mars elle danse présentée à l’Agora de la danse du 3 au 5 décembre 2025.