Critiques

Tout inclus : Habiter notre vieillesse avec sagesse

À l’instar des changements climatiques qui sont à l’ordre du jour de l’actualité planétaire, le vieillissement dans nos sociétés modernes constitue un phénomène social fort préoccupant, surtout en ce qui concerne les conditions de vie et plus particulièrement l’habitat des retraité·es. Le Québec n’est pas en reste avec 20 % de sa population (presque un million et demi) de personnes âgées dont une grande proportion vit en CHSLD et en RPA (résidences privées pour aîné·es). La province fait face à un horizon plutôt sombre quant à sa capacité financière et organisationnelle d’assurer adéquatement les soins et les services qui seront nécessaires dans un proche avenir, d’autant plus que l’espérance de vie des 65 ans et plus est en nette progression. De tout cela, on parlait peu ou pas assez jusqu’au tsunami pandémique qui a déferlé sur les résidences en question, révélant dramatiquement au grand jour les lacunes de notre système. Depuis, le déni de la population active la poussant à refuser de se projeter dans la vieillesse s’est-il dissipé ? Rien n’est moins sûr.

Danny Taillon

C’est en tout cas à cette conclusion qu’en arrive François Grisé, au terme des huit chapitres de sa pièce Tout inclus en version intégrale de plus de trois heures, qu’il nous présente en ce moment chez Duceppe. Alors que la première mouture (quatre chapitres), créée à la Licorne en 2019, décrivait le drame familial de l’auteur confronté à la triste réalité de devoir « placer » ses parents ainsi que son expérience anthropologique immersive d’un mois dans une RPA, les nouveaux pans de la pièce qui y sont ajoutés interrogent, confrontent et posent les bases d’actions concrètes pour tenter de remédier à la situation décriée. Le Forum Habitats en est un exemple concret; il permet, entre autres, aux citoyen·nes de s’inscrire à des consultations et à des panels de discussion.

Défi colossal

Le travail de recherche entrepris par François Grisé et ses collègues est imposant. La somme des statistiques exposées, jumelées aux nombreux échanges tant touchants qu’éclairants que l’auteur entretient avec les résident·es, gestionnaire, gériatre, démographe et spécialiste du marketing impressionnent. On apprend beaucoup, on s’émeut souvent, on rit parfois. François Grisé est constamment sur scène, souvent à la cafétéria du fameux Jardin du Patrimoine pour y manger sa sempiternelle salade ou pour y jouer aux cartes en compagnie de ses nouveaux et nouvelles ami·es. On le retrouve aussi au téléphone, à l’hôpital ou au restaurant avec ses parents lors de conversations où l’humour, l’absurde, la tendresse et le pathétique s’entremêlent. On passe du général à l’intime avec fluidité grâce à un savant dosage de tonalités et à une scénographie minimaliste ingénieuse.

Danny Taillon

Les trois interprètes qui entourent François Grisé et qui incarnent les nombreux personnages sont tout aussi convaincant·es que polyvalent·es. Toutefois, la production aurait intérêt à être écourtée. Certaines scènes sont redondantes. Elles impliquent de très nombreux mouvements de panneaux coulissants, utiles aux projections et aux changements de lieux, mais qui, trop souvent sollicités, deviennent irritants. Épuré, ce théâtre documentaire serait plus digeste et ne perdrait nullement de sa pertinence.

À la sortie de cette expérience aussi instructive qu’émotive, on ne peut que saluer l’initiative théâtrale et sociale de Tout inclus, qui nous invite à agir ensemble pour créer des habitats intimes et communautaires à l’image des aîné·es que nous deviendrons ou que nous sommes presque déjà. Car, il faut bien le dire, l’auditoire présent le soir où nous avons assisté au spectacle faisait en très grande majorité partie du groupe-cible…

Tout inclus

Texte et idée originale : François Grisé. Mise en scène : Alexandre Fecteau. Assistantes à la mise en en scène : Adèle Saint-Amand et Julie Brosseau-Doré. Dramaturgie : Annabel Soutar et Agathe Foucault. Décor : Odile Gamache. Costumes : Olivia Watson. Lumières : André Rioux. Conception sonore : Alexander MacSween. Vidéo : Francis Laporte. Directeur technique : Normand Vincent. Avec Marie Cantin, Jean-François Gaudet, François Grisé et Marie-Ginette Guay. Une coproduction de Porte Parole, d’Un et un font mille et de Nous sommes ici, présentée au Théâtre Jean-Duceppe jusqu’au 6 novembre 2021.

Un commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *